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Organization

Ordre du Verbe Préservé

9 min de lecture

Un matin, le livre n'est plus là. La fenêtre était fermée, la maison verrouillée. Il ne reste rien sur le rebord. Ni le livre, ni la pièce de cuivre qu'on avait posée dessus la veille. Certains appellent ça une coïncidence. D'autres savent.

Le rebord de la fenêtre est vide. Propre. Comme si rien n'avait jamais été posé là.

Informations Générales

Ce qu'on raconte

L'Ordre du Verbe Préservé existe. Ce qu'on peut dire avec certitude s'arrête là. Ce qu'on peut dire ensuite, c'est que des livres disparaissent. Pas volés dans l'agitation, pas perdus dans un déménagement. Ils sont là, puis ils ne sont plus là. Et parfois, rarement, quelqu'un se souvient d'avoir laissé une pièce de cuivre posée dessus la veille.

Les marchands de livres en parlent entre eux. Les bibliothécaires haussent les épaules quand on les interroge, ce qui n'est pas tout à fait un démenti. Dans certaines villes portuaires, des gens ont des histoires. Un texte interdit qui disparaît la nuit avant une inspection. Une collection entière qui rétrécit sans que personne n'ait rien vu. Les Preneurs sont passés, dit-on. Sans savoir vraiment qui sont les Preneurs, ni si ce nom leur convient.

Ce qu'on sait, c'est que l'Ordre a pour but de s'assurer qu'aucun livre ne disparaît définitivement du monde. Pas uniquement les grands traités ou les textes précieux. Tous les livres. Un journal taché. Un recueil de prières d'un culte oublié. Un grimoire dont personne ne comprend plus la langue. Rien n'est trop humble pour mériter d'être sauvé.

Mon oncle avait un livre qu'il ne voulait plus. Il a posé une pièce dessus et l'a mis à la fenêtre en se moquant de lui-même. Le lendemain matin, le livre n'était plus là. Il n'en a plus jamais parlé.|Habitant de Berthram

La Fable de la Pièce

Tout le monde a entendu cette histoire. On la raconte aux enfants, on la répète dans les auberges, on en rit souvent. Si tu veux te débarrasser d'un livre, pose une pièce de cuivre dessus et laisse-le sur le rebord de ta fenêtre. Si l'Ordre le veut, ils viendront le prendre. La pièce disparaît avec le livre.

La plupart n'y croient pas vraiment. Jusqu'à ce qu'ils essaient.

Car ceux qui ont tenté le geste sans y croire ont parfois eu la surprise de constater que le livre n'était plus là. Pas le lendemain matin. Pas en pleine nuit avec un bruit de pas. A un moment il est là. L'instant d'après, il ne l'est plus. Comme s'il n'avait jamais existé sur ce rebord.

Pourquoi le cuivre ? Deux explications circulent, sans que personne ne puisse en confirmer aucune.

  • Certains disent que le Conservateur entend le son d'une pièce de cuivre posée sur un livre. Pas le son ordinaire du métal sur le bois. Quelque chose de différent, une résonance que lui seul perçoit.

  • D'autres disent que les membres de l'Ordre peuvent sentir le cuivre. Pas l'odeur du métal. Autre chose. Un signal dans l'air qui leur indique qu'on les appelle.

Ce que personne ne conteste : le geste fonctionne. Parfois. Sans garantie, sans délai, sans explication.

Deux Pièces

Certains posent deux pièces de cuivre sur le livre avant de le laisser sur le rebord. Le geste est moins connu que la fable habituelle, mais ceux qui l'ont essayé racontent tous la même chose : le livre revient.

Pas tout de suite. Pas forcément bientôt. Le délai est impossible à prévoir. Des semaines, des mois, parfois des années. Mais il revient, toujours au bon propriétaire, peu importe où il se trouve dans Althar. Et quand il revient, il est en meilleur état qu'au départ. Les pages abîmées sont propres. Les reliures cassées sont réparées. Les taches ont disparu. L'Ordre a restauré ce qu'il a gardé.

Ce que les gens croient, c'est que l'Ordre en a fait une copie. Que quelque part, dans une de leurs caches inconnues, ce livre existe en double. Qu'il ne peut plus jamais être vraiment perdu. Certains trouvent ça rassurant. D'autres trouvent ça profondément inquiétant.

J'ai posé deux pièces sur le journal de ma mère quand les soldats approchaient. Il m'est revenu trois ans plus tard, glissé sous ma porte, dans une ville que je n'avais rejointe que depuis un mois. Je ne sais toujours pas comment ils ont su.|Réfugiée de Talgarie

Les Écrits qui Reviennent Seuls

Il arrive que des livres réapparaissent sans qu'on ait rien demandé, sans pièce, sans rituel. Ils se retrouvent sur un rebord de fenêtre, glissés sous une porte, posés sur une table qu'on aurait juré vide la veille. Personne ne les a apportés. Personne ne les a vus arriver.

Ce sont toujours des textes inachevés.

Un journal interrompu au milieu d'une phrase. Un traité dont les derniers chapitres n'ont jamais été écrits. Les mémoires d'un auteur mort avant d'avoir terminé. L'Ordre les rend. Sans explication, sans message. Juste le livre, ouvert à la dernière page écrite, comme une question posée en silence.

Personne ne sait ce que ça signifie. Certains disent que l'Ordre attend la suite, qu'il reviendra prendre le texte complet quand il le sera. D'autres disent qu'il rend ces livres pour que quelqu'un d'autre finisse ce qui a été commencé. D'autres encore préfèrent ne pas y penser.

Ce qui trouble davantage, c'est que certains de ces livres revenus portent des annotations. Un mot dans la marge. Une correction. Parfois une phrase entière, glissée entre deux paragraphes inachevés. Toujours signé de la même façon : Le Conservateur.

Mais l'écriture n'est jamais la même. D'un livre à l'autre, d'une annotation à l'autre, la main change. Parfois large et assurée, parfois serrée et rapide, parfois dans une direction que l'alphabet ordinaire ne suit pas. Certains ont comparé des exemplaires annotés côte à côte et conclu que ces signatures ne pouvaient pas venir d'une seule personne. D'autres pensent que c'est intentionnel, une façon de brouiller les pistes. Personne n'a de réponse satisfaisante.

Le Conservateur

Le nom ne vient pas d'un témoignage. Il vient des annotations.

Des gens qui ont reçu un écrit inachevé avec des notes dans les marges ont comparé leurs exemplaires. Les écrits étaient différents, les livres sans rapport, mais la signature était la même sur chacun : Le Conservateur. C'est de là que le nom est né. Pas d'une rencontre, pas d'une description. D'une signature répétée sur des pages que personne n'avait demandé à recevoir.

Ce que cette signature désigne exactement, personne ne le sait. Certains disent que c'est le nom du chef de l'organisation, un humain comme un autre avec un titre intimidant. D'autres décrivent quelque chose de plus étrange, une créature, pas tout à fait de ce monde, dont la silhouette ne ressemble à rien de connu. Les descriptions ne s'accordent pas. Elles s'accordent seulement sur un point : quelque chose ou quelqu'un dirige cette organisation, et ce quelque chose s'intéresse aux livres d'une façon qui dépasse la simple collection.

Personne ne sait où le trouver. Personne ne sait si on peut le trouver. Le nom seul circule, comme une mise en garde ou une promesse, selon à qui on parle.

J'ai demandé à un vieux libraire de Talgarie s'il connaissait le Conservateur. Il a fermé sa boutique plus tôt ce soir-là.|Voyageur sans nom, entendu à La Descente

Ce qu'on soupçonne de leur organisation

Les ragots sur la structure interne de l'Ordre sont aussi nombreux que contradictoires. Ce qui revient le plus souvent, c'est l'image de trois types de gens qui gravitent autour de cette organisation.

Il y aurait ceux qui se déplacent, qui entrent dans les villes et en repartent, qui savent repérer un livre menacé ou répondre au rituel de la pièce. Ceux qu'on entrevoit parfois, une silhouette qui s'éloigne avec quelque chose sous le bras.

Il y aurait ceux qui gardent. Des gens installés, discrets, qui tiendraient des endroits secrets où les livres récupérés seraient mis à l'abri. Où se trouvent ces caches, si elles existent, personne ne le sait. On suppose qu'il en existe partout, dispersées à travers Althar.

Et il y aurait ceux qui lisent. Ce que font ces derniers exactement, on ne sait pas. Certains disent qu'ils cherchent quelque chose dans les textes récupérés. Quelque chose de précis, de patient. Depuis longtemps.

Tout cela reste du ragot. L'Ordre ne confirme rien.

Foi et méfiance

La plupart des livres qui disparaissent n'ont jamais été posés sur un rebord de fenêtre. L'Ordre n'attend pas qu'on l'appelle. Il observe, il décide, il prend. Le rituel de la pièce existe, et certains l'utilisent vraiment, mais il ne représente qu'une infime partie de ce que l'Ordre fait. Le reste se passe sans que personne n'ait rien demandé, sans signal, sans avertissement.

La fable de la pièce ne reste pas toujours une fable. Certains y ont recours vraiment, quand il n'y a plus d'autre option.

Un bibliothécaire de province dont la collection allait être saisie par les Inquisiteurs des Écrits a posé ses livres les plus précieux un par un, nuit après nuit, avec une pièce de cuivre sur chacun. Au matin, ils avaient disparu. Les Inquisiteurs n'ont rien trouvé. Le bibliothécaire n'a jamais su où les livres avaient abouti. Il dit qu'il dort mieux depuis.

D'autres voient les choses différemment. Un collectionneur dont un héritage de famille a disparu du rebord d'une fenêtre, sans qu'il ait rien posé, sans qu'il ait rien demandé, parle des Preneurs avec une rage froide. Selon lui, ils ne font pas de distinction entre un livre qu'on veut donner et un livre qu'on veut garder. Ils prennent ce qui les intéresse.

Des familles ont perdu des journaux intimes, des correspondances, des registres généalogiques. Des prêtres ont vu disparaître des textes sacrés dont ils étaient les derniers gardiens. Ces gens-là ne croient pas que l'Ordre préserve quoi que ce soit. Ils croient qu'il vole, discrètement, méthodiquement, depuis longtemps.

Je n'avais pas posé de pièce. Je n'avais rien demandé. Le registre de ma famille était là depuis trois générations. Un matin, il n'y était plus.|Marchand de Nouvelle-Éphéria

Ce que leur légende a changé

La présence de l'Ordre a modifié quelques habitudes à travers Althar. Des détails discrets, difficiles à attribuer à une seule cause, mais qui reviennent d'une ville à l'autre.

Certains libraires refusent de poser des livres près des fenêtres. Pas par superstition assumée. Ils hausseraient les épaules si on leur posait la question. Mais les étagères proches des rebords restent vides, et personne ne s'en étonne.

Dans quelques bibliothèques privées, on a gravé de petits avertissements sous les rebords intérieurs des fenêtres. Des formules brèves, parfois en langue ancienne. Personne ne sait si ça sert à quelque chose.

Des collectionneurs refusent systématiquement qu'une pièce de cuivre traîne près de leurs ouvrages. Lors de transactions, certains exigent qu'on paie en argent ou en nature, jamais en cuivre. Ils n'expliquent pas pourquoi.