Lieu
La Ville sans suie
Au-delà des égouts, plus bas que les mines, une ville offrirait un refuge contre le soleil et la crasse. On la surnomme la Ville sans suie. Ceux qui songent à la chercher doivent préparer un départ sans chemin assuré, tandis que les récits des profondeurs parlent aussi d'un danger dont personne ne sait donner une description certaine.
La Ville sans suie se trouverait au-delà des égouts, plus bas que les mines. Les récits la placent assez loin sous terre pour que le ciel ne compte plus dans la vie de ses habitants. On pourrait y laisser un enfant jouer hors de la maison sans surveiller la lumière au-dessus de lui. Le linge lavé resterait propre en séchant. Ce sont souvent ces détails que l'on répète, bien avant de parler des rues ou des maisons.
Ce surnom ne désigne aucun endroit sur les cartes dont disposent les voyageurs. Les gens qui en parlent ne s'accordent ni sur son accès ni sur ce qu'il faut emporter pour l'atteindre. Pour une famille qui vient de perdre sa chambre, pour quelqu'un qui ne peut plus reprendre son travail, la possibilité d'un refuge suffit pourtant pour que l'on écoute le récit jusqu'au bout.
Un toit de pierre
À la surface, la couche sombre laisse passer une lumière grise et protège du soleil direct. La pluie salit les murs, l'eau doit être gardée à couvert et les vêtements noircissent. Une trouée oblige à chercher un abri. La fumée qui encrasse un logement n'est pas nécessairement celle qui contribue à maintenir la protection du ciel, mais, au retour du travail, il faut tout de même laver le col de sa chemise.
Dans les descriptions de la Ville sans suie, la pierre remplace cette couverture incertaine. Rien ne peut s'éclaircir au-dessus des toits. On parle de seuils propres, de draps que l'on ne rentre pas tachés, de tables où personne n'essuie une trace noire avant de poser le pain. D'autres versions promettent seulement des chambres ordinaires, avec des voisins et du travail, dans un endroit où le soleil n'entre jamais. Cette vie ressemble assez à celle que l'on connaît pour qu'on puisse s'y imaginer.
Les récits deviennent moins précis lorsqu'il faut expliquer comment on y mange ou comment on y éclaire une pièce. Une ville enterrée aurait besoin d'eau, de vivres et de lampes. Les auditeurs qui posent ces questions ne cherchent pas tous à démentir l'histoire : certains veulent savoir s'ils pourraient y faire vivre les leurs.
Ce qui inquiète en bas
Les profondeurs ne sont pas vides de dangers. Dans certains récits, il faut encore descendre après avoir laissé les derniers étais des mines au-dessus de soi. Aux récits de refuge s'en mêlent d'autres, où l'on conseille de ne pas poursuivre une descente. Il y est question d'un frottement entendu derrière une paroi, de terre fraîche sur un sol de pierre, d'un bruit que l'on prend d'abord pour le pas d'un compagnon. Les versions diffèrent sur ce qui produit ces signes. Aucune description ne permet de reconnaître sûrement ce qui menace là-dessous.
Ces avertissements ne situent pas davantage la ville. Certains conteurs la disent assez éloignée du danger pour qu'on puisse y vivre ; d'autres craignent surtout ce qu'il faudrait traverser avant de trouver une porte habitée.
Avant de descendre
Chercher la Ville sans suie commence parfois autour d'une table, en essayant de faire tenir les affaires dans un sac. Les vêtements d'un enfant prennent peu de place ; les couvertures de toute la famille, beaucoup plus. On sort les boîtes de conserve, puis on en remet une dans le placard. Il faut encore manger demain, si le départ n'a pas lieu. Un récit a donné envie de partir, mais il manque toujours un chemin pour descendre.
Quitter une chambre fait perdre un abri connu. Il faut décider qui viendrait, ce que l'on pourrait porter et qui garderait les affaires laissées en haut. Ceux qui restent demandent parfois un peu de temps, le temps de réunir une lampe de plus ou de trouver une autre place où dormir. L'espoir du départ peut ainsi aider à tenir quelques jours, avant la première descente.
S'il y a vraiment des maisons, je veux bien chercher. Mais ma sœur vient avec nous, ou nous attendons. Je ne vais pas partir en lui laissant les deux petits sur les bras.