Les Terres de suie
Une lumière grise éclaire les Terres de suie ; dans les trouées du ciel noir, le soleil peut tuer. Sous l’autorité de la Prélature, on répare les machines, on entretient la Chair Éternelle et l’on cherche de quoi vivre. Les familles veillent leurs morts, préparent des mariages et économisent pour le théâtre.
Introduction
Depuis des générations, une épaisse couche de nuages et de fumées recouvre les Terres de suie. Le jour, les rues reçoivent une lumière grise. Une trouée s’ouvre, les passants cherchent un toit : le soleil blesse les yeux, brûle la peau et peut tuer ceux qui restent exposés.
Sous ce ciel circulent les trains et tournent les ateliers. Les familles comptent ce qui les fera vivre jusqu’à la prochaine paie. On téléphone, on imprime les journaux, on va au cinéma. Au-dessus des sols tachés d’huile, des moteurs récents entraînent de vieux mécanismes. On répare les machines aussi longtemps qu’on trouve quelqu’un pour les maintenir en marche.
Gagner de quoi vivre
Les champs donnent peu. Pour faire fonctionner les serres éclairées, il faut payer cher. Les trains apportent des denrées et du combustible ; un retard peut faire monter les prix. Beaucoup de familles achètent par petites quantités, ménagent le charbon, repoussent les soins. Quelques journées sans salaire, et l’argent du loyer peut manquer.
Les maisons riches ont de l’eau propre. Des domestiques entretiennent les pièces chauffées et les jardins sous verre. Dans les logements ouvriers, on partage le point d’eau. On lave le linge que la suie salira de nouveau, on panse les plaies avec ce qui reste de linge propre. Un patron fournit parfois la paie, le toit et l’accès au dispensaire. Lui tenir tête peut coûter les trois.
La foi et le pouvoir
Sous un sanctuaire s’étend un corps immense où la chair et les mécanismes ont grandi ensemble. Des tissus chauds se contractent contre des enveloppes rivetées ; des tendons tirent sur des chaînes. Les fidèles le vénèrent sous le nom de la Chair Éternelle.
Les équipes se relaient : nettoyer les replis, changer les linges, réparer les pompes. Il faut de l’eau, du combustible, des pièces et des bras. Les rejets du corps contribuent à maintenir la couverture sombre qui protège la région. En bas, les ouvriers travaillent dans la chaleur et les écoulements. Les grands donateurs assistent aux offices depuis des galeries propres.
La Prélature dirige le culte et les institutions chargées de cette protection. Les nobles eux-mêmes sont soumis à son autorité. Elle exige du travail, répartit les fournitures et reconnaît les titres des grandes familles. Des croyants contestent ses exigences : entretenir la divinité oblige aussi, à leurs yeux, à nourrir et à soigner ceux qui la servent.
Les vivants et leurs morts
Certains morts peuvent encore communiquer avec les vivants. Des médiums savent établir le contact par des rites précis, sans pouvoir appeler n’importe quel défunt. Une famille espère parfois entendre un proche une dernière fois, recueillir ses souhaits ou lui demander pardon. D’autres refusent la consultation, de peur de troubler le repos des morts.
Aux funérailles ordinaires, les proches veillent le corps avant l’inhumation. Ils gardent parfois un portrait, un vêtement ou un masque funéraire en souvenir. La durée de la veillée dépend de leurs convictions et de leurs moyens. Dans les familles pauvres, il faut parfois emprunter ou vendre un outil pour acheter le cercueil.
Les Cendrés descendent de personnes que d’anciens praticiens ramenaient dans leur propre corps. Le savoir de ces retours s’est perdu ; les récits de la Veillée rompue rapportent l’échec d’une cérémonie collective. Aujourd’hui, la Reprise peut imposer à un descendant des souvenirs étrangers. Une noyade ou une exécution ancestrale peut même se rejouer autour de lui et blesser les vivants. L’Office du Repos enquête, tente d’interrompre les crises et impose parfois l’enfermement. Dans les familles, appeler ses agents signifie chercher du secours en risquant de ne plus décider des soins.
Des bourgs aux domaines
À Brévannes, une grande partie des habitants vit des ateliers ferroviaires et des entrepôts. Ormeval dépend de ses manufactures et des services que leurs propriétaires accordent aux familles ouvrières. Les auberges de Fontenac accueillent ceux qui viennent commémorer leurs morts. Les routes mènent aussi aux domaines où des générations d’une même famille travaillent au service de la maison.
Dans les bourgs, on prépare les mariages, on emprunte des romans, on économise pour le théâtre. À la Foire des ateliers de Brévannes, artisans, apprentis et familles viennent vendre leurs ouvrages ou faire réparer un outil. On retrouve les voisins, on écoute les musiciens. La journée finie, on danse dans la halle.
J’ai mis de côté pour le cinéma. Si je finis mon service assez tôt, j’y vais avec ma sœur ; autrement, elle me racontera encore la fin avant que j’aie pu voir le début.
Les sections de cet univers
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Le pays et ses habitants
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La Chair et les morts
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Publié parCendylon