Location
Abîme des égarés
La crevasse s'ouvre sans prévenir dans le désert plat. De loin, on ne la voit pas. De près, on ne voit pas le fond. Entre les deux, il y a le bord, et le bord est la seule chose qui sépare les vivants de ce qui attend en dessous.
Le sol s'arrête. Une fissure large de plusieurs dizaines de mètres coupe le désert d'un bord à l'autre, aussi nette qu'un coup de lame. Les parois descendent verticalement dans l'obscurité. La lumière tombe avec vous du regard et s'éteint quelque part avant le fond. De là-dedans monte quelque chose : pas un son, pas une odeur. Quelque chose d'autre. Une impression. Comme si l'air au-dessus de la crevasse était légèrement plus lourd, légèrement plus attentif.
Informations Générales
Géographie & Apparence
L'Abîme des Égarés est une crevasse qui coupe le désert avec une netteté trop propre pour sembler entièrement naturelle. Les bords sont droits, les parois verticales, la roche d'un gris plus sombre que ce qu'on trouve alentour, comme si quelque chose avait aspiré la couleur avec la lumière. Depuis le bord, on voit les premières entrées de galeries creusées dans les parois, à intervalles réguliers, comme des yeux fermés. Plus bas, l'obscurité s'épaissit et avale les détails. Le fond n'a jamais été documenté. Personne n'est descendu assez loin pour en revenir avec un récit utilisable.
La crevasse est longue. On peut longer son bord pendant plusieurs heures sans en trouver l'extrémité. Sa largeur varie, plus étroite à certains endroits où les parois semblent s'être rapprochées, plus ouverte à d'autres où le vide est suffisamment large pour que le bruit d'une pierre lancée au centre mette trop longtemps à disparaître. Ce bruit, les habitués le connaissent. Ils ne lancent plus de pierres.
Au fond des galeries visibles depuis le bord, on aperçoit les restes d'une exploitation minière abandonnée. Des étais de bois à moitié effondrés, des rails de chariot dont certains continuent dans l'obscurité, des outils laissés sur place comme si leurs propriétaires avaient posé tout ça et étaient partis faire autre chose. Personne n'est revenu les chercher. On ne sait pas depuis combien de temps.
On a trouvé un repas à moitié mangé. Encore dans le bol. La graisse était figée mais pas depuis des années. Des semaines, peut-être. Le bol était propre en dessous. Quelqu'un l'avait placé là avec soin.|Explorateur ayant atteint la première galerie, aux abords de Shalanthil
Les Mines Abandonnées
Les galeries ont été creusées par des humains, à une époque que personne ne peut dater avec précision. Le travail est soigné dans les sections supérieures : les parois sont lisses, les étais régulièrement espacés, les entrées taillées avec l'attention de gens qui prévoyaient rester. Plus on descend, plus cela change. Les galeries inférieures sont moins finies, comme si le rythme avait changé, comme si les mineurs avaient commencé à travailler plus vite, ou moins soigneusement, ou dans l'obscurité.
Les outils abandonnés sont répartis sans logique apparente. Certaines galeries sont vides. D'autres contiennent du matériel entassé près des entrées, comme si on avait préparé une évacuation rapide. Mais il n'y a pas de signe de panique. Pas de renversement, pas de désordre. Les choses ont été posées, pas jetées. Ce n'est pas une fuite. C'est un départ. Un départ dont personne ne comprend la destination.
Ce qui a été extrait des mines n'est pas documenté. Aucun registre de commerce de la région ne mentionne de minerai provenant de l'Abîme. Soit l'exploitation était récente et courte, soit ce qu'on cherchait ici ne se vendait pas sur les marchés ordinaires.
Ce que Les Ravageurs ne Font Pas
Le fait le plus troublant concernant l'Abîme des Égarés n'est pas sa profondeur, ni les disparitions, ni les galeries vides. C'est l'absence des Ravageurs.
Le Désert de Morte-Pierre en est infesté. Ils colonisent les zones abandonnées, les ruines, les crevasses, les tunnels. C'est leur territoire naturel. L'Abîme est exactement le genre d'endroit qu'ils devraient occuper. Ils ne le font pas. Les Ravageurs approchent du bord, s'arrêtent, et repartent. Pas de territorialité, pas d'hésitation perceptible. Juste un arrêt, et un demi-tour. Comme si la limite était connue d'eux depuis longtemps, et acceptée sans discussion.
Ce comportement est assez documenté pour ne pas être une coïncidence. Des groupes de Ravageurs ont été observés à plusieurs reprises à la lisière de la crevasse. Aucun n'est descendu. Aucun n'a montré de signe d'agitation ou de peur. Ils s'arrêtent. Ils repartent. Ce n'est pas de la peur. C'est du respect, ou quelque chose qui y ressemble beaucoup trop pour être ignoré.
Les Ravageurs ont peur de beaucoup de choses. De la lumière. Des Trameurs. Des endroits trop ouverts. Ils n'ont pas peur de l'Abîme. C'est pire. Ils le reconnaissent.|Voyageur ayant observé le comportement depuis le bord
Les Disparus
Les disparitions dans l'Abîme suivent un schéma qui n'est pas celui d'un accident. Les gens qui tombent dans des crevasses le font en général de façon documentée, avec des témoins, un bruit, une trace. Les disparus de l'Abîme partent autrement. Ils descendent. Ils ne remontent pas. Parfois seuls, parfois en groupe. Les groupes sont les cas les plus étranges, parce qu'un groupe devrait être capable de rebrousser chemin si quelque chose tournait mal. Certains groupes sont partis bien équipés, avec des cordes, des torches, des plans. On a retrouvé les cordes fixées en haut, coupées net à mi-descente. Pas à la longueur d'une chute. Coupées.
Ce qui est commun à presque tous les disparus documentés, c'est une période précédant leur disparition pendant laquelle ils parlaient de l'Abîme de façon inhabituelle. Pas d'obsession manifeste. Juste une tendance à y revenir dans la conversation. À décrire des sons qu'ils auraient entendus depuis le bord. Des voix, parfois. Pas toujours des voix. Parfois juste un sentiment qu'il y avait quelque chose à comprendre là-dedans, et que ça valait la peine d'aller voir.
Points d'Intérêt
Les Galeries Supérieures Accessibles depuis le bord par des cordes ou des échelles de corde fixées à des anneaux de métal rouillés mais encore solides, probablement installés par les anciens mineurs. Les galeries supérieures sont relativement stables et ont été explorées plusieurs fois. Elles contiennent des outils, des restes de campement, et sur certaines parois, des marques gravées qui pourraient être des relevés topographiques, ou autre chose. Elles s'enfoncent horizontalement dans la paroi avant de plonger vers le bas.
Le Puits Central Là où la crevasse est la plus large, une structure a été construite en surplomb du vide : une plateforme de bois épais, partiellement effondrée d'un côté, avec ce qui ressemble à un mécanisme de treuil dont la chaîne descend dans l'obscurité. La chaîne ne remonte pas quand on tire dessus. Elle descend encore. Son autre extrémité n'a jamais été trouvée.
Les Marques de Bord Sur plusieurs dizaines de mètres le long du bord est, des encoches régulières ont été taillées dans la roche à intervalles d'environ deux pas. Elles ne forment pas un texte. Elles ressemblent à un comptage. Quelqu'un a compté quelque chose depuis ce bord, sur une longue distance, avec une régularité obsessionnelle. Le dernier groupe d'encoches s'arrête net, au milieu d'une série inachevée.
Rumeurs & Péripéties
Quelqu'un à Shalanthil dit que le bruit change selon les nuits. Certaines nuits, depuis le bord, on n'entend rien. D'autres nuits, on entend quelque chose qui ressemble à du travail. Des coups réguliers, profonds, comme des outils sur de la roche. Trop loin pour en être certain. Assez régulier pour ne pas être le vent.
Une expédition organisée par des marchands de Caer-Nergal est descendue jusqu'à la troisième galerie il y a quelques saisons. Ils sont remontés avec du minerai d'un type que personne n'a su identifier. Ils l'ont fait analyser. Les résultats de l'analyse n'ont pas été rendus publics. L'expédition n'est pas retournée dans l'Abîme. Les marchands ont vendu leurs équipements de descente peu de temps après.
Un ancien mineur, maintenant très vieux, installé à Shalanthil, prétend avoir travaillé dans les galeries supérieures dans sa jeunesse. Il dit que l'exploitation a été arrêtée du jour au lendemain, sans explication fournie aux travailleurs. Simplement : on remonte, on part, on ne revient pas. Il dit qu'aucun de ceux qui étaient descendus plus bas que la troisième galerie ce jour-là n'est remonté. Il dit aussi qu'on leur a demandé de ne pas attendre.
Les Ravageurs s'arrêtent au bord. Tout le monde sait ça. Ce que moins de gens mentionnent, c'est ce qu'ils font parfois avant de repartir. Certains observateurs disent qu'ils inclinent légèrement la tête vers le bas. Pas tous, pas toujours. Mais assez souvent pour que quelqu'un l'ait noté. Comme un salut. Ou une reconnaissance.
Des voix ont été entendues depuis le fond, ou depuis ce qu'on suppose être le fond. Des voix reconnaissables. Des gens qui appelaient par leurs prénoms des personnes se trouvant au bord. Des prénoms que ces personnes n'avaient donnés à personne dans l'Abîme. Des prénoms que certains n'avaient pas entendus depuis des années.