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Dormeur de pierre

9 min de lecture

Tout le monde à Caer-Osnère sait où il est sans jamais avoir besoin qu'on le leur montre. Il est là, à l'est des derniers bâtiments, au-delà de la Ligne Blanche. Une masse de roche grise, trop grande pour être ce qu'elle prétend être, avec des angles qui ne vont pas dans le bon sens. La Trame en sort par le sommet, épaisse comme un tronc centenaire, verte et vivante, et monte vers le ciel comme si la pierre l'avait poussée hors d'elle-même. La nuit, quand tout est silencieux, on l'entend respirer.

Les gens de Caer-Osnère l'appellent le Dormeur de Pierre. Pas par affection. Par habitude. Par nécessité. Il est là depuis avant la ville, avant les elfes de Corvarel, peut-être avant les Bois du Masrith tels qu'ils sont aujourd'hui. Il sera là après.

À l'est des derniers bâtiments, une ligne de pierres blanches trace une frontière au sol. Au-delà, le sable change. Pas de bâtiments, pas de passage, juste de l'espace vide autour d'une masse de roche qui se dresse là où rien d'autre ne se dresse. De loin elle ressemble à une formation naturelle. De plus près quelque chose cloche, des angles qui ne vont pas dans le bon sens, une surface bosselée et inégale qui ne correspond à aucune roche que vous connaissez. Une liane verte et épaisse la parcourt depuis sa base, monte le long de ses flancs, et disparaît vers le ciel depuis le sommet. Pendant que vous regardez, une paupière s'entrouvre sur le flanc nord, un oeil énorme qui pivote, observe sans expression, et se referme. De quelque part dans la masse, un son grave et lent remonte, comme de la roche qui se fracture très doucement, encore et encore.

Informations Générales

Description

De loin, il ressemble à un affleurement rocheux naturel, une de ces formations que le désert produit sans explication. C'est en s'approchant que quelque chose commence à déranger, sans qu'on sache d'abord mettre le doigt dessus. Les angles ne sont pas ceux que la roche prend. Pas arrondis par l'érosion, pas fracturés par le temps, des arêtes qui cassent dans des directions que la géologie ne justifie pas. La surface est inégale, bosselée par endroits, creusée à d'autres, avec des textures qui changent d'un flanc à l'autre sans raison apparente. Elle est légèrement humide au toucher, disent ceux qui sont revenus. Elle réagit aux vibrations, des frémissements imperceptibles qui parcourent sa masse quand quelque chose s'approche.

La Trame entre dans sa base depuis les ruines souterraines, traverse sa masse de part en part, et ressort par le sommet. La liane verte et épaisse qui en émerge monte vers le ciel, visible depuis des kilomètres dans le désert plat. C'est elle qu'on voit en premier depuis le train qui arrive de l'ouest, avant même les bâtiments de la ville. Le Dormeur est le repère visuel de Caer-Osnère.

Sur ses flancs, à des endroits qui changent, des paupières s'ouvrent. Un oeil, parfois deux, rarement trois. Ils observent sans réagir, pivotent lentement, et se referment. On ne sait pas ce qu'ils regardent exactement. On ne sait pas s'il y a une intelligence derrière, ou seulement un instinct très ancien.

Un tentacule peut surgir sans prévenir, à n'importe quel moment, dans un rayon de vingt mètres autour de la masse rocheuse. Rapide, précis, définitif. Ce qu'il attrape disparaît dans la roche en quelques secondes. Il n'y a pas de signal avant. Pas d'avertissement visible. Juste l'absence soudaine de quelque chose qui était là.

T'approches pas quand il a pas ronfler depuis deux jours. C'est là qu'il a faim.|Guide de La Corniche, à un Aspirant

La Trame et les Ruines

Sous le Dormeur, là où sa masse touche le sol, se trouvent des ruines d'une origine inconnue. Personne ne sait ce qu'elles contiennent, qui les a construites, ni dans quel but. La Trame y prend sa source, ou du moins y plonge ses racines depuis la surface. La végétation tramique qui se déploie autour du Dormeur en arc de cercle est plus dense et plus sombre qu'ailleurs dans le désert, comme si la proximité de cette source concentrée changeait sa nature.

Les Perles de Trame récoltées dans cette zone ont une qualité différente de celles des autres Caer. Les marchands qui les reconnaissent les paient plus cher sans toujours savoir expliquer pourquoi. Les druides du Cercle des Trames qui en ont examiné ont noté la différence et sont repartis sans commenter.

Les ruines sont inaccessibles tant que le Dormeur est là. Creuser autour de lui revient à creuser dans lui. Il le sent. Il réagit. Les seuls qui pourraient y accéder sont ceux qu'il laisse passer, le temps d'une offrande acceptée, pendant son sommeil profond. Certains l'ont tenté. Certains sont revenus avec des récits contradictoires. D'autres ne sont pas revenus.

En dessous il y a quelque chose. J'y suis allé. Je vous dirai pas ce que j'ai vu. Mais j'y retournerai pas.|Marchand de passage, Taverne du Tentacule

Le Sommeil et les Offrandes

Le Dormeur n'est pas actif en permanence. Il a des cycles, des périodes où ses ronflements sont audibles depuis la ville, son oeil à moitié fermé, ses mouvements ralentis. C'est pendant ces fenêtres que certains tentent leur chance. Il est éveillé, mais assouvi, moins prompt à réagir. Pas endormi, juste repu et lent. La différence entre un prédateur qui guette et un prédateur qui digère.

Les offrandes sont une pratique individuelle, non organisée, sans garantie. Chacun y va à sa façon. Un animal vivant, de la nourriture en quantité, un objet précieux. Certains jurent par le sang frais. D'autres pensent que c'est le poids de l'offrande qui compte. D'autres encore croient que le Dormeur se fiche de ce qu'on apporte et que seul le moment dans son cycle fait la différence. Tout le monde a une théorie. Personne n'a de preuve répétable.

Ce qui est certain : une offrande acceptée ne garantit pas le retour. Le Dormeur peut laisser entrer et ne pas laisser ressortir. Il n'y a pas de contrat. Il n'y a pas de négociation. Il y a une masse ancienne avec sa propre logique, et des gens qui espèrent avoir bien deviné cette logique.

Les Mimiques des sables

Le Dormeur engendre des progénitures. Les Mimiques des sables sont de petites mimiques, quelques mètres de diamètre, qui imitent parfaitement les dunes normales du désert. Immobiles le jour sous la chaleur, elles se déplacent la nuit, silencieuses, chassant par contact. Un voyageur qui pose le pied sur une Mimique des sables sans le savoir n'a généralement pas le temps de comprendre ce qui lui arrive.

Elles chassent dans le désert environnant, loin de la ville et de la zone du Dormeur. C'est elles qui rendent la région si dangereuse à pied et expliquent l'absence totale de communautés entre Caer-Osnère et les forts elfiques de Corvarel et Shalanthil. Le chemin de fer existe en partie pour cette raison : on ne marche pas dans cette zone si on peut l'éviter.

Les guides expérimentés de La Corniche savent identifier les signes, une dune trop symétrique, trop parfaite, qui n'était pas là la veille, dont le sable a une texture légèrement différente au bord. C'est un savoir qui s'apprend lentement et qui coûte parfois cher à acquérir.

Une dune trop belle, c'est une mauvaise dune. Le désert fait pas dans le beau.|Davan Cort, chef des Passeurs de La Corniche

Ce qu'on Sait. Ce qu'on ne Sait Pas.

Ce qui est établi par l'observation de plusieurs générations d'habitants de Caer-Osnère : le Dormeur réagit aux vibrations proches, il a des cycles d'éveil et de torpeur, son tentacule est plus actif quand il n'a pas reçu d'offrande depuis plusieurs jours, ses yeux apparaissent sur des flancs différents sans logique apparente. Les Mimiques des sables chassent dans le désert environnant indépendamment de son état.

Ce qu'on ne sait pas : ce qu'il y a dans les ruines en dessous. Ce qu'il fait de ce qu'il avale, certains prétendent que les objets ne sont pas digérés mais conservés. Ce qu'il voit avec ses yeux et s'il partage cette information avec quelque chose d'autre. S'il est une seule mimique ou l'amalgame de plusieurs fusionnées au fil des siècles. Et pourquoi, depuis quelques mois, les Mimiques des sables débordent légèrement de leur zone habituelle.

Rumeurs & Péripéties

  • Ce ne serait pas une seule mimique mais plusieurs amalgamées, fusionnées au fil des siècles attirées par la Trame. Ce qui expliquerait les comportements parfois contradictoires, un tentacule d'un côté pendant qu'un oeil s'ouvre de l'autre, comme si deux volontés cohabitaient dans la même masse. Ce qu'il y a au centre de cet amalgame, personne ne le sait.

  • Le Dormeur serait un enfant de La Mâchoire des Sables, Kramkrikex, la mimique-oasis du désert profond. S'ils sont de la même famille, leur relation actuelle n'est pas claire. Et La Mâchoire des Sables a bougé récemment. Des caravaniers rapportent que l'oasis n'est plus exactement où elle était le mois dernier.

  • Les offrandes qu'il avale ne sont pas digérées. Quelqu'un qui prétend être descendu dans les ruines jure avoir vu des objets intacts à l'intérieur, visibles à travers des fissures de la roche. Des ossements. Des bijoux. Des choses qui auraient dû disparaître depuis longtemps. Comme s'il collectionnait plutôt qu'il ne mangeait.

  • Il ronfle moins souvent qu'avant. Les plus vieux habitants disent qu'il dormait vraiment autrefois, des semaines entières sans un oeil ni un tentacule. Aujourd'hui les fenêtres sont plus courtes, plus imprévisibles. Quelque chose le dérange, ou quelque chose sous lui se réveille.

  • Un groupe d'érudits venus de l'ouest a essayé de cartographier les apparitions des yeux sur ses flancs pendant trois semaines, cherchant un pattern. Deux d'entre eux ont disparu la dernière nuit. Le troisième est reparti sans ses notes.

  • Les Mimique des sables débordent de leur zone habituelle depuis environ deux mois. Davan Cort a dû changer deux itinéraires de descente. Personne n'a encore trouvé d'explication. Certains pensent que c'est le Dormeur qui se retourne dans son sommeil.

Apparaît sur ces cartes