Aller au contenu principal

Lieu

L’autre monde

Depuis une ancienne citerne de Brévannes, une brèche mène au Bief pâle, où un canal remonte une falaise. La vidange permet l’aller et le retour ; la remontée de l’eau coupe le passage. Artisans et voyageurs circulent entre les deux mondes, tandis que l’origine supposée de la Chair Éternelle divise les croyants.

7 min de lecture

L’autre monde est un ailleurs habité auquel les Terres de suie sont reliées par des brèches. On peut en franchir certaines avec son corps, ses vêtements et ce que l’on porte. Elles débouchent dans des lieux précis : connaître une entrée ne permet pas de choisir sa destination. À Brévannes, une ancienne citerne donne accès au Bief pâle, un quartier bâti le long d’un canal qui remonte une falaise.

« L’autre monde » reste un nom collectif. Le Bief pâle, les vallées couvertes et les maisons décrites par d’autres voyageurs ne composent pas encore une carte commune. Les habitants du Bief connaissent leurs quais et leurs voisins ; ils ne savent pas conduire un visiteur dans tous les pays dont il a entendu parler.

L’entrée de Brévannes

La citerne se trouve derrière les remises ferroviaires, dans une cour accessible depuis le chemin des entrepôts. Elle ne sert plus à alimenter les locomotives : de l’eau s’y infiltre continuellement. Un escalier de fer descend jusqu’à une porte basse, noyée lorsque la pompe est à l’arrêt. La maçonnerie extérieure, visible depuis la cour voisine, ne laisse pourtant aucune place à une pièce derrière cette porte.

Mariette Vignal, mécanicienne chargée de la pompe, organise les descentes. Il faut la trouver à la remise et convenir d’une vidange. Elle réunit généralement plusieurs voyageurs pour partager le prix du combustible et de la surveillance. L’entrée est connue des porteurs et de quelques ateliers ; elle n’accueille pas un départ régulier de voyageurs.

Quand l’eau passe sous le seuil, Mariette ouvre la porte. On voit alors un débarcadère de pierre claire, éclairé de côté, et l’on entend de l’eau courir. Il suffit d’enjamber le seuil. On arrive éveillé sur ce débarcadère, avec tout ce qui a pu passer dans l’ouverture. Une personne chargée d’un sac doit se baisser ; une charrette ne passe pas. Aucun sommeil, aucune séance de médiumnité n’est nécessaire.

Revenir avant la remontée de l’eau

La porte donne sur le quai inférieur du Bief. Une plaque de fonte rapportée de Brévannes permet de la reconnaître parmi les ouvertures de la berge. Tant que le seuil reste à découvert dans la citerne, on le franchit dans les deux sens. Les visiteurs peuvent parler à la personne restée près de l’escalier. Une corde munie d’une clochette permet aussi à Mariette de rappeler un groupe encore sur les quais voisins.

La pompe peut maintenir le passage dégagé environ deux heures avant de devoir refroidir. L’heure du retour est fixée avant la descente. En cas d’arrêt, l’eau remonte sur les marches de la citerne ; dès qu’elle atteint le seuil, l’ouverture du côté du Bief redevient une porte murée. Une cale ou une corde passée en travers ne la maintient pas ouverte.

Quelqu’un resté au Bief doit attendre une nouvelle vidange. Il conserve son corps et ses affaires, mais se retrouve sans moyen d’appeler Brévannes à travers la maçonnerie. Mariette annonce donc aussi la prochaine ouverture prévue. Un retard de combustible ou une pièce cassée peut prolonger l’attente. Les voyageurs emportent de quoi payer un lit et manger plusieurs jours, même pour une visite courte.

Le Bief pâle

Le débarcadère ouvre sur une longue cuvette de pierre, sous une voûte dont les veines claires diffusent une lumière laiteuse. Aucun disque solaire n’est visible. Le quai inférieur reste humide ; plus haut, les maisons s’étagent dans la paroi. Des escaliers relient leurs portes et des passerelles passent au-dessus du canal.

L’eau suit d’abord le fond de la cuvette, puis remonte à découvert dans une entaille verticale de la falaise. Les bateliers y engagent de petits bacs fermés par des grilles. Le courant emporte le bac vers le haut et plaque sa charge contre le fond. Au palier supérieur, on le tire hors de l’eau sur des rouleaux. Dès qu’il quitte le courant, il retrouve son poids ordinaire : une charge mal retenue tombe sur les quais du dessous.

Les visiteurs gagnent les étages par les escaliers. Ceux qui tentent de suivre un bac à la nage risquent d’être écrasés contre les grilles ou entraînés sous une cargaison. En amont, le canal disparaît dans une fente trop étroite pour les embarcations. Les bateliers récupèrent leurs bacs avant cette fente ; ils ne proposent aucune traversée au-delà.

Des ateliers de potiers occupent les terrasses sèches. Leurs fours donnent au quartier une odeur de terre chaude. Une partie des habitants possède deux pouces opposés à chaque main : leurs outils et les poignées de leurs récipients sont faits pour cette prise. Les gens de Brévannes demandent des anses différentes. Certains potiers parlent assez bien leur langue pour négocier directement ; auprès d’autres, il faut un interprète.

Ce qui passe entre les deux mondes

Les ateliers de Brévannes apportent des limes, des aiguilles, des charnières et de petites pièces usinées. Ils repartent avec des pots, des conduits de céramique et des plaques vernissées qui résistent bien aux eaux corrosives. Ces produits ont trouvé des acheteurs dans les laveries et les ateliers. Leur transport se fait à dos d’homme, par une porte étroite et un escalier mouillé : le prix d’une pièce comprend aussi la casse et les heures de pompage.

Des réparateurs séjournent au Bief pour adapter une vanne ou reprendre un mécanisme. Quelques habitants du Bief viennent eux-mêmes chercher une pièce à Brévannes. Ils doivent respecter les mêmes heures de passage ; une panne peut les retenir dans les Terres de suie. Des pensions proches des entrepôts accueillent ces visiteurs, et l’on y garde parfois des marchandises en attendant la réouverture.

Pour les habitants des Terres de suie, le Bief offre aussi un lieu où l’on peut marcher sans surveiller les trouées du ciel. Certaines personnes envisagent de s’y établir. Il faut cependant y trouver une chambre et de quoi vivre : la pierre claire ne produit pas de récoltes, et les habitants achètent leurs vivres aux bateaux du canal. La porte de Brévannes reste, pour un nouvel arrivant, le seul chemin connu vers sa famille.

La Chair Éternelle et les autres passages

L’existence du Bief donne un poids nouveau aux récits sur l’origine de la Chair Éternelle. Des croyants soutiennent que l’être entretenu sous le sanctuaire est venu d’un ailleurs semblable et qu’une partie de son corps n’a jamais achevé la traversée. Ils voient dans ses blessures et ses attaches les traces de cette arrivée. La Prélature défend le récit d’une divinité demeurée volontairement auprès des vivants.

Ce désaccord concerne toute la région : les émissions de la Chair contribuent à maintenir le ciel qui la protège. Selon l’histoire que l’on croit, les machines prennent soin d’une divinité qui a choisi de rester, ou prolongent la captivité d’un être blessé. Les voyageurs du Bief ne savent pas trancher. Aucun de leurs itinéraires ne rejoint les chambres du sanctuaire.

Le nom de Pays clos figure dans d’autres récits, avec une vallée sous un plafond immense, des fenêtres suspendues et un clocher retenu par ses cordes. Ces descriptions ne correspondent pas au Bief pâle. On ne connaît aucun chemin permettant de passer de l’un à l’autre.

Les brèches permettent donc des échanges et des voyages particuliers. Elles n’offrent pas un accès général aux morts : la médiumnité suit d’autres conditions. Les chambres d’avant sont les débordements d’une mort ancestrale parmi les vivants. Quant à la Ville sans suie, les récits la situent sous les mines ; aucun passage connu ne la relie au Bief.

Une ouverture compromise

La conduite de la pompe de Mariette se fend. Elle accepte encore de courtes vidanges, mais ne peut plus garantir l’heure de la prochaine ouverture. Au Bief, une potière attend une pièce de rechange commandée à Brévannes ; son apprenti est venu la chercher et n’a pas pu rentrer lors de la dernière ouverture. Le prochain passage doit permettre son retour et celui de deux réparateurs restés de l’autre côté.

Un manchon de céramique du Bief pourrait renforcer la conduite fendue. Il faut obtenir la pièce, la faire passer sans la casser et trouver comment maintenir la pompe pendant le travail. Le propriétaire de la citerne préfère en condamner l’escalier : il juge les frais supérieurs au loyer que lui rapportent les voyageurs.