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Créatures de l'étrange du Désert de Morte-Pierre

9 min de lecture

Personne ne les a tous croisés. Certains doutent que certains existent vraiment. Pourtant les noms circulent, répétés dans les auberges de Caer-Nergal, glissés entre deux gorgées par des voyageurs qui ne finissent jamais leurs phrases. Les anciens du désert n'en parlent pas facilement, et quand ils le font, c'est en regardant ailleurs. Ce que le Désert de Morte-Pierre garde dans ses sables ne répond pas aux questions qu'on lui pose. Cela attend, simplement, que quelqu'un arrive assez près.

Le vent s'est tu d'un coup. Rien ne bouge dans le sable. Puis quelque chose, loin, très loin, tourne lentement la tête dans votre direction.

Informations Générales

Présentation

Le désert ne montre rien qu'on ne soit prêt à voir. Cette phrase, répétée comme une mise en garde par ceux qui ont passé leur vie dans les sables, prend une signification particulière quand on examine les témoignages accumulés au fil des décennies. Des créatures que plusieurs personnes ont décrites de façon concordante, sans jamais s'être rencontrées, sans jamais être parvenues à expliquer comment elles avaient survécu à la rencontre.

Les naturalistes de Caer-Nergal ont constitué des dossiers. Ils les ont classés, numérotés, annotés. Puis ils ont arrêté de les ouvrir. Pas parce que les témoignages manquaient de cohérence. Parce qu'ils en avaient trop.

Ce qui suit n'est pas un bestiaire. C'est une liste d'avertissements.

Les Créatures

Le Marcheur de Minuit

Une silhouette debout, trop grande pour être humaine, se découpe contre le ciel nocturne. Elle ne bouge pas. Puis vous réalisez que vous ne vous en étiez pas approché, et qu'elle est pourtant plus proche qu'avant.

On l'appelle le Marcheur de Minuit parce que personne ne l'a jamais vu se déplacer. Il est simplement ailleurs chaque fois qu'on lève les yeux. Les caravaniers connaissent la règle : si vous en apercevez un au coucher du soleil, vous ne campez pas. Vous continuez jusqu'à l'aube.

Sa silhouette est celle d'un homme debout, mais les proportions ne sont pas tout à fait justes. Les jambes sont un peu trop longues. La tête est un peu trop petite. On ne lui a jamais vu de visage, parce que personne qui l'a vu de face n'a pu décrire ce qu'il avait observé.

Les voyageur ne débattent pas de son existence. Ils débattent seulement de l'écart exact à maintenir.

Je me suis retourné. Il était là. Je me suis retourné encore. Il était plus là. Il était devant moi.|Auteur inconnu

La Bête du Sel

Le sable ici est différent. Plus blanc, plus fin. Il crisse sous vos pieds d'une façon qui n'est pas normale. Et dans ce blanc, quelque chose de plus blanc encore se déplace sous la surface, comme une ombre à l'envers.

Dans les zones où les affleurements de sel remplacent le sable ordinaire, certains voyageurs ont signalé quelque chose qui nage sous la croûte comme si la roche n'existait pas. Pas de vague. Pas de bruit. Juste un déplacement lent et régulier qui s'arrête exactement sous vos pieds.

Personne n'a vu ce que c'est. La croûte ne s'est jamais ouverte devant un témoin. Mais les squelettes qu'on trouve parfois dans ces zones salines sont toujours propres, parfaitement blancs, et disposés comme si la personne s'était simplement allongée pour dormir.

Les voyageurs appellent les zones salines les cercles du sel. Ils n'y posent pas les pieds.

L'Ancré

Une silhouette debout dans le sable. Immobile. La posture est ordinaire, les bras le long du corps, le visage tourné vers nulle part en particulier. De loin on pense à un voyageur qui s'est arrêté. De près, on comprend que ça fait longtemps que cette chose ne s'arrête plus de rien du tout.

Ce qui était une personne ne l'est plus tout à fait. Le corps est intact, debout, les traits reconnaissables, les vêtements encore lisibles. Mais quelque chose dans la matière même de la silhouette a changé. La peau a pris la couleur et la texture du sable compacté. Les articulations ne plient plus. Les yeux sont ouverts et ne reflètent pas la lumière.

Personne ne sait ce qui transforme un mort en Ancré plutôt qu'en cadavre ordinaire. Les théories circulent : une exposition trop longue à certaines zones du désert, une mort survenue dans des circonstances particulières, quelque chose dans le sol lui-même qui refuse de laisser partir certains corps. Aucune de ces théories ne tient à l'examen, parce qu'on n'a jamais trouvé deux Ancrés dans des conditions identiques.

Ce qui dérange le plus, ce n'est pas la transformation. C'est ce qui arrive aux témoins après. Pas immédiatement. Les jours suivants. Un sentiment persistant d'être regardé, précis et directionnel, qui ne disparaît pas quand on se retourne. Qui ne disparaît pas du tout, pendant un moment. Certains voyageurs décrivent des semaines à vérifier leurs angles morts. D'autres disent que ça passe. D'autres ne le mentionnent plus, ce qui n'est pas la même chose.

On en trouve parfois plusieurs au même endroit, espacés de quelques mètres, orientés dans des directions différentes. Personne n'a vu comment ils arrivent là. Personne n'a vu ce qui les rassemble. Les Gens de la Trace contournent ces groupes sans s'arrêter et sans les compter. Compter, disent-ils, c'est regarder trop longtemps.

Je suis parti depuis trois semaines. J'ai encore l'impression qu'il me regarde. Pas comme un souvenir. Comme maintenant.|Marchand, sans suite connue

Le Tisseur de Silence

Le vent s'est arrêté. Pas progressivement. D'un coup. Le sable ne bouge plus. Vos compagnons ont cessé de parler en même temps que vous, sans se concerter. Quelque part devant, quelque chose de translucide pulse lentement dans l'air chaud.

On sait qu'il existe parce que les gens reviennent du désert avec des zones mortes dans leurs souvenirs. Pas de la confusion, pas de l'oubli ordinaire. Des trous nets, précis, comme si quelqu'un avait découpé proprement quelques heures d'une vie et refermé la cicatrice sans laisser de trace.

Le Tisseur de Silence n'a pas de forme stable. Les rares témoignages qui tentent de le décrire parlent de quelque chose de translucide, légèrement plus dense que l'air autour de lui, qui pulse à un rythme lent et régulier. Comme une respiration. Comme quelque chose qui dort tout en se déplaçant. On ne lui voit pas d'appendices, pas de gueule, pas d'œil. Ce qu'il fait aux gens qu'il croise, personne ne le sait exactement, parce que les gens qui l'ont croisé ne le savent pas non plus.

Ce qui est connu : les animaux du désert fuient la zone avant qu'il arrive. Le silence qui précède sa présence n'est pas l'absence de bruit. C'est quelque chose d'actif, d'épais, qu'on sent dans les oreilles comme une pression. Les gens du désert ont un mot pour désigner ce silence-là. Ils ne l'enseignent pas aux étrangers, mais ils arrêtent de parler quand ils l'entendent.

Je me souviens du matin. Je me souviens du soir. Entre les deux, il y a quelque chose que j'ai cessé d'essayer de retrouver.|Voyageur arrivé à Magala sans ses deux compagnons de route

La Masse Sèche

Un amas. De la chitine, de la roche, du sable compacté, quelque chose d'organique que vous n'arrivez pas à identifier. Ça ne bouge pas. Ça ne respire pas. Mais ça n'était pas là hier soir, et vous en êtes certain.

Personne ne sait si la Masse Sèche se déplace ou si elle apparaît. La distinction semble importante jusqu'à ce qu'on réalise qu'elle ne change rien en pratique : elle est là, puis elle est ailleurs, et l'intervalle entre les deux n'a jamais été observé par personne de fiable.

Sa forme est celle d'un amas compact, à peu près aussi haut qu'un homme accroupi, fait de matières collées ensemble d'une façon qui défie l'identification précise. De la chitine, certainement. De la roche intégrée, probablement. Autre chose, sûrement. Elle ne réagit pas au bruit, pas au mouvement, pas à la lumière. Les animaux du désert la contournent sans la fuir, ce qui a conduit certains naturalistes à conclure qu'elle n'est pas dangereuse. Ces naturalistes n'ont pas tous été revus.

Ce qui trouble, ce n'est pas sa présence. C'est ce qu'on trouve parfois autour d'elle : des os, propres, bien conservés, disposés sans ordre apparent mais sans désordre non plus. Pas de marques de morsure. Pas de traces de combat. Juste des os, comme si quelque chose avait été soigneusement vidé de tout ce qui n'était pas minéral.

Est-ce qu'elle chasse ? Est-ce qu'elle attend ? Est-ce qu'elle fait quelque chose d'autre entièrement, quelque chose pour lequel on n'a pas encore de mot ? Les scribes ont ouvert un dossier. Ils l'ont intitulé "En attente de classification". Il n'a pas bougé depuis onze ans.

Je ne sais pas si elle mange. Je sais que ce qui était à côté d'elle le matin n'y était plus le soir. C'est peut-être suffisant.|Fouille-Sable anonyme

Le Siffleur

Un bruit. Pas un sifflement exactement, plutôt quelque chose entre le sifflement et le craquement d'une articulation. Ça vient de votre gauche. Non, de votre droite. Non, de sous vos pieds.

Le Siffleur est la créature la plus connue de nom et la moins connue de toutes les autres façons. Son existence est tenue pour acquise par quiconque a passé une nuit dans le désert. Son apparence, elle, fait débat depuis des décennies.

Ce qu'on sait avec une relative certitude : il est arthropode, ou du moins il se déplace comme un arthropode, avec un bruit de pattes multiples sur la roche qui cesse exactement au moment où on tend l'oreille. Il est capable de produire son sifflement caractéristique depuis plusieurs directions simultanément, ce qui a alimenté la théorie selon laquelle il voyage en groupes. Cette théorie est peut-être vraie. Elle est peut-être ce que le Siffleur veut qu'on pense.

Les caravaniers ont des règles informelles à son sujet. Ne pas répondre au sifflement. Ne pas s'arrêter pour chercher d'où vient le bruit. Ne pas séparer le groupe pour enquêter. Ces règles ne sont pas écrites. Elles se transmettent par l'exemple, ou par ce qui arrive à ceux à qui on ne les a pas transmises.

Ce que personne n'a jamais confirmé : est-ce que le Siffleur attaque, ou est-ce qu'il fait seulement en sorte que les gens s'éloignent du groupe pour qu'autre chose attaque à sa place ?

Le premier sifflement vient de loin. Le deuxième vient de plus près. Le troisième, on ne l'entend plus. On l'entend à l'intérieur.|Vieux dicton, origine inconnue