Location
Forêt des Blancs Pas
Le sable est blanc ici. Pas le blanc crème du désert ordinaire, pas le blanc gris de la Mer de Poussière à l'ouest. Un blanc propre, presque lumineux, comme si la lumière venait de dessous. Et dans ce blanc, des arbres morts depuis si longtemps que personne ne se souvient qu'ils aient jamais été vivants.
Le sable s'enfonce sous vos pieds, épais et sec, silencieux. Il est blanc. Blanc jusqu'à l'horizon. Entre les dunes basses, les arbres se dressent sans feuilles, sans écorce, leurs troncs d'une couleur de cendre pâle presque phosphorescente. Ils ne bougent pas. Aucun vent ne passe ici. Vous entendez votre propre respiration. Puis vous baissez les yeux, et vous voyez les sillons dans le sable. Ils courent entre les troncs, sinueux, parallèles, comme des traces laissées par quelque chose de lourd qui se serait déplacé récemment. Très récemment.
Informations Générales
Géographie & Environnement
La Forêt des Blancs Pas occupe un territoire bas, légèrement encaissé, ceint sur trois côtés par des falaises que personne n'a escaladées. La seule entrée praticable vient du sud-ouest, par une rampe naturelle large et douce qui donne l'impression que le lieu s'offre. Ce n'est pas une impression à suivre aveuglément.
Le sable qui couvre tout est d'une blancheur particulière. Il ne se comporte pas comme du sable ordinaire. Il est plus lourd, plus compact. Il ne vole pas dans les rares rafales qui atteignent le fond de ce bassin. Quand on marche, il absorbe le bruit des pas, et c'est déconcertant plus vite qu'on ne le croit. Après quelques heures de progression, l'oreille commence à chercher des sons qui n'arrivent pas.
Les arbres sont morts depuis longtemps. Leurs troncs sont lisses, d'un blanc grisâtre tirant vers la craie, comme si quelqu'un en avait retiré l'écorce avec soin. Il n'y a pas de branche au sol. Pas de souche effondrée. Pas de décomposition visible. Les arbres tombés ont disparu, et le sable sur leurs emplacements est aussi propre qu'ailleurs. Ce qui est tombé a été absorbé, ou emporté, par quelque chose qui ne laisse pas de trace propre à sa propre nature.
Les sillons sont la chose la plus difficile à ignorer. Ils courent entre les troncs, deux à la fois, parallèles, larges comme un bras, creusés d'une profondeur qui varie. Certains sont nets, récents. D'autres sont à moitié comblés par le sable qui s'est déversé sur leurs bords. On dirait des traces de glissement. Quelque chose qui se traîne, ou qui pousse, ou qui creuse en avançant. Leur trajectoire ne suit aucune logique de terrain. Elle contourne les arbres. Elle évite les zones ouvertes. Parfois, deux paires de sillons convergent, puis divergent, comme si leurs auteurs s'étaient croisés sans se heurter.
La forêt n'est pas silencieuse parce qu'il n'y a rien. Elle est silencieuse parce que ce qu'il y a ne fait pas de bruit.|Un voyageur qui en est revenu
Histoire
Personne ne sait ce qu'était ce lieu avant que les arbres meurent. Les rares écrits qui mentionnent la région décrivent simplement "les arbres blancs de l'est" sans préciser s'ils étaient déjà morts ou vivants. La mort de la forêt n'a pas de date. Elle n'a pas d'événement associé. Elle n'a pas d'explication qui ait convaincu quiconque de s'asseoir et d'en faire le tour.
Ce qui est documenté, par contre, c'est la nature des disparitions. Elles ne sont pas nombreuses. Trois ou quatre par génération, à ce que les rares voyageurs qui fréquentent la région peuvent compter. Des voyageurs qui entraient dans la forêt et n'en revenaient pas. Parfois on retrouvait leurs affaires, proprement posées sur le sable, comme si quelqu'un les avait déposées là en attendant que leur propriétaire revienne les chercher. Jamais de corps. Jamais de sang. Jamais de traces de lutte dans le sable blanc.
Ce qui rend ces disparitions particulièrement troublantes pour ceux qui y réfléchissent trop longtemps, c'est leur sélectivité apparente. Des groupes entiers sont passés sans incident. Des individus seuls ont traversé la forêt et sont ressortis de l'autre côté sans rien noter d'extraordinaire hormis le silence et l'inconfort. Et puis, certains ne reviennent pas. Sans logique de nombre, de race, de profession ou de préparation visible.
Les Sillons
Vous vous accroupissez au bord du sillon. Il est frais. Le sable sur les parois internes n'a pas encore eu le temps de glisser pour combler la forme. Quelque chose est passé ici depuis peu, depuis quelques heures peut-être, depuis quelques minutes peut-être. Vous regardez dans la direction où il part. Le sillon se courbe derrière un tronc. Au-delà, il n'y a que le blanc et le silence.
Les sillons sont le seul signe direct d'activité dans la Forêt des Blancs Pas. Tout le reste est immobilité. Eux bougent. Pas sous les yeux des observateurs, jamais directement, mais entre deux regards portés au même endroit, leur tracé a changé. Un sillon comblé la veille est ouvert le lendemain. Un trajet qui partait vers le nord repart vers l'ouest. Personne n'a jamais vu ce qui les creuse.
Les théories vont des vers souterrains jusqu'aux restes d'une présence bien plus ancienne qui ne serait jamais partie. La théorie des vers plaît aux gens pratiques. Celle de la présence ancienne ne plaît à personne, mais c'est celle que les vieux voyageurs répètent quand ils ont bu suffisamment pour parler franchement.
Points d'Intérêt
La Lisière d'Entrée Les premiers cent mètres après la rampe sud-ouest sont les seuls où les voyageurs gardent leurs repères. La lisière est claire, les arbres y sont espacés, et on voit encore le ciel sans obstruction. C'est ici que la plupart des expéditions ont planté leurs camps plutôt que de s'enfoncer davantage. Des marques de feux anciens, recouvertes par le sable, réapparaissent parfois après une perturbation du sol. Quelqu'un est passé souvent, par ici, depuis longtemps.
La Zone des Convergences À environ deux heures de marche vers le nord-est, les sillons se multiplient et se croisent en un enchevêtrement dense qui couvre plusieurs centaines de mètres carrés. Le sable y est plus perturbé qu'ailleurs, soulevé en petites crêtes irrégulières. Les troncs dans cette zone portent quelque chose que les autres n'ont pas : des marques horizontales basses, près du sol, comme si quelque chose s'était appuyé contre eux à intervalles réguliers sur des années. La surface du bois à ces endroits est légèrement creusée, polie, différente du reste du tronc.
Les Affaires Retrouvées Ce n'est pas un lieu fixe. À intervalles irréguliers, des voyageurs trouvent des objets posés sur le sable, hors de tout contexte. Un sac ouvert mais intact. Une paire de bottes alignées côte à côte. Un carnet dont les pages sont vierges, alors que son propriétaire écrivait dedans quotidiennement. Personne ne touche ces affaires. Elles restent où elles sont jusqu'à ce que le sable les recouvre lentement.
Le Centre Supposé Aucun explorateur n'a atteint ce que les rares cartes approximatives de la région désignent comme le centre géographique de la forêt. Tous ceux qui ont essayé de s'y rendre ont rapporté la même chose indépendamment : à un certain point de la progression, la direction du centre cesse de coïncider avec la direction dans laquelle on marche. On avance vers le nord, les arbres se comportent comme si on allait vers l'est. La boussole ne déraille pas. Le sol ne tourne pas. C'est le sens lui-même qui glisse.
Vie Quotidienne & Ambiance
Personne ne vit dans la Forêt des Blancs Pas. Aucune communauté ne la surveille, aucune patrouille n'en longe la lisière de façon régulière. L'usage tacite, chez les rares gens qui connaissent son existence, est de ne pas s'y aventurer sans raison précise, et de considérer qu'une raison vague n'est pas une raison précise.
Les voyageurs qui la traversent n'ont pas de peur panique du lieu. Ils ont quelque chose de plus difficile à nommer : une familiarité prudente. Ils savent qu'il est là, qu'il est tranquille en apparence, et qu'il a ses propres règles dont personne ne connaît la liste complète. On ne va pas chercher ceux qui n'en reviennent pas.
Si tu veux entrer, entre. Si tu veux en ressortir, reste attentif à ce que tu regardes et à ce que tu ignores. Ce n'est pas la même chose.|Un voyageur à un autre, à l'orée de la forêt
Rumeurs & Péripéties
Un vieux voyageur prétend avoir suivi l'un des sillons sur une demi-journée, sans s'arrêter, en notant chaque courbe dans un carnet. Il dit que le tracé formait quelque chose. Pas un mot, pas un symbole connu. Une forme. Il n'a jamais montré le carnet à personne. Il dit qu'il n'est pas sûr que la forme soit destinée à être lue par des yeux humains.
Il y a quelques saisons, une patrouille a trouvé dans la zone des convergences un groupe de Ravageurs immobiles, debout entre les arbres, orientés tous dans la même direction. Aucun n'était mort. Aucun n'était blessé. Ils ne réagissaient pas. La patrouille est repartie sans les approcher. Le lendemain, Les Ravageurs avaient disparu. Les sillons dans la zone avaient changé de tracé.
Quelqu'un, quelque part, possède un tronçon de bois blanc prélevé sur un des arbres de la lisière. L'objet est sec, léger, et froid au toucher quelle que soit la température ambiante. Plusieurs personnes ont demandé à le racheter. Le propriétaire refuse. Il dit que l'objet fait des choses la nuit. Il n'a jamais précisé quelles choses.
Un marchand en transit a affirmé avoir traversé la forêt de part en part en trois jours, ce qui est géographiquement impossible compte tenu de l'étendue connue du territoire. Il a décrit les falaises de l'autre côté comme étant d'une couleur qu'il n'avait jamais vue ailleurs, ni rouge ni orange, mais quelque chose entre les deux qui donnait l'impression de regarder de la lumière solidifiée. Personne ne l'a cru. Il n'est pas revenu pour plaider sa cause.
On dit que les arbres de la Forêt des Blancs Pas sont les mêmes arbres que ceux de la Forêt de Hâve, plus loin dans le désert. Les troncs lisses, la couleur, l'absence d'écorce. Personne n'a fait la comparaison directement. Ceux qui connaissent les deux lieux préfèrent ne pas trop pousser la réflexion dans cette direction.