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Location

Haut Plateau des Bêtes

11 min de lecture

La rampe est petite, facile à manquer si on ne sait pas qu'elle existe. Elle s'ouvre dans la paroi entre Tarrhu et Magala comme une parenthèse dans la montagne, assez large pour qu'un groupe y monte en file, assez discrète pour que la plupart des voyageurs passent devant sans lever les yeux. Ceux qui la connaissent ne l'annoncent pas. Ce n'est pas de la méfiance. C'est simplement que le Haut Plateau des Bêtes n'est pas un endroit qu'on recommande. On y va quand on a une raison. On en revient quand on peut, et en bonne santé si on sait où mettre les pieds.

Le plateau s'ouvre après la montée, plus grand qu'on ne l'anticipait depuis le bas. L'air est différent, plus humide, moins chargé de poussière. Des touffes d'herbe poussent entre les pierres, quelques arbustes plus fournis qu'ils n'auraient le droit d'être dans ce désert. Mais entre ces touffes de vert, il y a des zones où rien ne pousse. La roche est nue, légèrement décolorée, et quelque chose de blanc dépasse de la terre dans ces endroits, des fragments que le vent a dégagés au fil des saisons. Les montagnes forment un mur continu tout autour, sans rupture visible. Quelque part dans les roches au sud-est, quelque chose bouge. Assez grand pour que le bruit de ses pas soit perceptible avant qu'on le voit. La bête s'arrête, vous observe un moment, puis disparaît derrière une crête.

Informations Générales

Géographie

Le Haut Plateau des Bêtes est un cul-de-sac naturel. La chaîne de montagnes qui délimite le Désert de Morte-Pierre l'encercle sur tout son périmètre sans interruption visible. Il n'y a pas de col, pas de passage officiel, pas de route qui en sorte. La seule façon d'y entrer et d'en sortir par des moyens ordinaires est la rampe entre Tarrhu et Magala, une ouverture dans la paroi si peu marquée que les voyageurs pressés la ratent régulièrement.

Cette fermeture géographique a deux conséquences directes. La première, c'est que ce qui entre sur le plateau a tendance à y rester. Les animaux qui s'y sont installés au fil des générations ont évolué séparément du reste du désert. Les tribus lézards qui y vivent tournent en circuits fermés depuis aussi longtemps qu'elles s'en souviennent. La deuxième, c'est que personne ne s'y installe sérieusement. Trop loin de tout, sans issue vers les routes commerciales, sans accès au chemin de fer. Un lieu qu'on visite, pas qu'on développe.

À l'ouest, de l'autre côté des montagnes, La Chênaie s'étend sur des centaines de kilomètres. Son influence se fait sentir jusqu'ici d'une façon difficile à mesurer mais impossible à nier : l'humidité est légèrement plus élevée que dans le reste du désert, les plantes poussent mieux, les températures extrêmes sont atténuées. Les montagnes créent un effet de cuvette qui retient ce que le vent apporte depuis la forêt. Le résultat est un microclimat qui ne ressemble à rien d'autre dans le Désert de Morte-Pierre. Sauf dans les zones où la nature refuse de reprendre ses droits.

Les Bêtes

Le plateau doit son nom aux animaux qui l'habitent, des espèces qu'on ne trouve nulle part ailleurs dans le désert. Isolées depuis des générations par les montagnes, elles ont suivi leur propre trajectoire. Certaines sont simplement plus grandes que leurs cousines du désert, nourries par une végétation plus abondante. D'autres ont développé des comportements ou des caractéristiques physiques que les naturalistes qui ont fait le voyage depuis Magala décrivent avec beaucoup d'enthousiasme et peu de certitudes.

Les tribus lézards vivent avec ces animaux plutôt qu'à côté d'eux. Leurs circuits migratoires suivent en partie ceux des troupeaux, leurs campements s'installent là où les bêtes passent, leurs saisons sont calées sur celles des animaux. Ce n'est pas de la vénération. C'est une cohabitation pragmatique affinée sur plusieurs générations, et une nécessité : les tribus savent reconnaître les animaux sains de ceux qui ne le sont pas. Cette distinction n'est pas anodine. Manger la chair d'une bête exposée aux zones chargées du plateau provoque l'Errance. Les lézards le savent. Les étrangers l'apprennent parfois à leurs dépens.

Le Peuple Lézard

Quelques petites tribus nomades du Peuple Lézard parcourent le plateau en circuits réguliers. Elles ne s'installent jamais de façon permanente, ne construisent rien qui dure, ne revendiquent aucun territoire fixe. Elles tournent, saison après saison, sur un plateau qui n'a pas d'issue et dont elles connaissent chaque rocher, chaque zone à éviter, chaque animal à ne pas approcher après qu'il a passé du temps dans certaines parties du plateau.

Leur rapport avec les habitants de Tarrhu et Magala s'est développé naturellement au fil du temps. Des échanges descendent régulièrement par la rampe, des produits du plateau contre des marchandises de la Vieille Trace, sans intermédiaire, sans formalité, sans document. La philosophie est similaire des deux côtés : on écoute plus qu'on ne parle, on prend ce dont on a besoin, on ne cherche pas à avoir plus. Les Gens de la Trace et les tribus du plateau ne se ressemblent pas, mais ils se comprennent.

Ce que les tribus lézards ne partagent pas facilement, c'est la connaissance des passages. Quelque part dans les montagnes qui bordent le plateau à l'ouest, il existe des chemins qui mènent vers La Chênaie. Pas des routes, pas des cols cartographiés, des passages que les lézards connaissent et utilisent occasionnellement, loin des regards de la Cour des Absous qui tient les frontières de la Nouvelle-Éphéria de l'autre côté. Des gens ont utilisé ces passages pour disparaître. Des gens ont payé des guides pour les y conduire. Les tribus ne confirment ni ne nient l'existence de ces chemins aux inconnus. Elles évaluent d'abord.

Ils m'ont regardé pendant deux jours avant de me parler. Le troisième jour, l'un d'eux m'a montré quelque chose dans la montagne. Je ne peux pas vous dire quoi. Ce n'est pas une question de loyauté. C'est une question de survie.|Voyageur de passage à Magala

Les Vestiges

Le plateau a été le théâtre de quelque chose d'ancien et de violent. On ne sait pas quoi. On ne sait pas quand. Ce qu'on sait, c'est ce que la roche et la terre ont gardé malgré le temps : des ossements épars dans certaines zones, des fragments de métal rouillé qui ne ressemblent à aucun outil ou arme de fabrication connue, des concentrations plus denses par endroits comme si la violence avait été plus intense à ces emplacements précis.

La nature essaie de reprendre le dessus. Elle y arrive presque partout sur le plateau. Mais dans les zones les plus denses de vestiges, elle peine. L'herbe s'arrête net à la bordure de ces endroits. Les arbustes poussent autour mais pas dessus. La terre y est différente, plus sombre, plus compacte, comme si quelque chose en elle résistait encore. Le Chancre a marqué ces zones et ne les a pas lâchées. Les tribus lézards les contournent. Les animaux du plateau les évitent instinctivement. Les étrangers qui ne savent pas ce qu'ils regardent s'en approchent parfois par curiosité, avant de comprendre pourquoi personne d'autre ne s'en approche.

Les Ruines

Dans la partie nord-est du plateau, là où les tribus lézards ne campent jamais et ne passent que si leur circuit les y oblige, il y a des structures. Pas des ruines au sens ordinaire du terme, pas des murs effondrés ou des colonnes brisées qu'on reconnaîtrait comme telles. Des formes dans la roche, des arrangements qui ne peuvent pas être naturels mais qui ne ressemblent à aucune architecture connue. Les angles sont étranges. Les proportions ne correspondent à rien de familier. Aucun matériau identifiable n'a été apporté depuis l'extérieur, tout semble taillé ou façonné dans la roche locale, par quelle main et dans quel but, personne ne sait.

Les tribus lézards les évitent. Elles disent que ces endroits portent le mauvais oeil, que les animaux qui s'en approchent trop agissent étrangement ensuite. Ce n'est pas une interdiction formelle. C'est une habitude accumulée sur trop de générations pour être ignorée. L'intérieur des structures, dans la mesure où on peut parler d'intérieur, est vide. Pas de contenu, pas d'inscription, pas d'artefact récupérable. Juste ces formes qui ne ressemblent à rien, dans un coin de plateau que personne ne fréquente.

Je leur ai demandé depuis combien de temps ces formes étaient là. Le plus vieux de la tribu a répondu qu'elles avaient toujours été là. Puis il a changé de direction sans ajouter un mot.|Explorateur, rapport non daté

L'Errance

L'Errance est une maladie propre au Haut Plateau des Bêtes. Elle s'attrape par contact prolongé avec les zones de vestiges chargées de Chancre, ou en mangeant la chair d'un animal qui a lui-même été exposé à ces zones. Les premiers symptômes apparaissent en moins de deux jours : une confusion qui s'installe progressivement, des pensées qui ne finissent pas, des phrases abandonnées à mi-chemin, une incapacité à rester concentré sur ce qui est immédiatement présent. Puis la fièvre vient, et avec elle la transe.

Pendant la transe, la personne dort mais ce n'est pas un sommeil ordinaire. Elle erre quelque part entre l'éveil et autre chose, dans un état qui ressemble à ce que certains décrivent après avoir approché le Cauchemar. Elle peut parler, parfois, mais ce qu'elle dit ne correspond pas à ce qui l'entoure. Elle répond à des questions qu'on ne lui a pas posées. Elle décrit des endroits qu'elle n'a jamais visités, ou qu'elle n'aurait pas dû pouvoir voir. La transe peut durer plusieurs jours. Sans traitement, elle s'approfondit jusqu'à ce que le corps ne suive plus.

Les tribus lézards connaissent les plantes qui soignent l'Errance. Ce savoir est pratique et ancien, transmis entre générations comme on transmet la connaissance des zones à éviter. Elles ne le cachent pas aux étrangers qui en ont besoin, mais elles ne le diffusent pas non plus. Ceux qui descendent à Magala ou Tarrhu après avoir contracté l'Errance sur le plateau survivent généralement, à condition d'être pris en charge assez tôt.

Elle parlait depuis trois jours sans s'arrêter. Pas à moi. À quelque chose que je ne voyais pas. Le quatrième jour elle s'est tue et a dormi pendant deux jours entiers. Quand elle s'est réveillée elle ne se souvenait de rien. Mais ses yeux avaient changé.|Habitant de Tarrhu

Vie et Ambiance

Le Haut Plateau des Bêtes a le calme des endroits fermés sur eux-mêmes. Pas le silence étouffant de la Mer de Poussière, pas le silence hostile du désert ouvert. Un calme vivant, peuplé de sons d'animaux, de vent qui passe dans les herbes, d'eau qui ruisselle quelque part dans les roches. Un voyageur qui arrive depuis la Vieille Trace après plusieurs jours de marche dans le désert ressent la différence immédiatement. L'air est différent. La lumière semble différente.

Ce n'est pas plus sûr. Ça l'est en apparence, ce qui dans le Désert de Morte-Pierre est déjà quelque chose, mais cette apparence demande d'être méritée. Les tribus lézards savent lire le plateau. Les étrangers apprennent, ou ils ne reviennent pas.

Rumeurs et Péripéties

  • Une tribu lézard aurait refusé de guider un groupe vers les passages de La Chênaie il y a quelques saisons. Elles n'ont pas expliqué pourquoi. Le groupe venait de Caer-Nergal et portait des insignes que les tribus avaient déjà vus et reconnaissaient.

  • Un naturaliste de Magala qui étudiait les animaux du plateau n'est pas redescendu depuis plusieurs semaines. Sa mule est revenue seule par la rampe. Son carnet de notes était attaché à la selle. Les dernières entrées décrivent des conversations avec des gens qui n'étaient pas là.

  • Des membres de l'Église des Trois Espérances auraient été vus à Magala ces dernières saisons, posant des questions précises sur le plateau et sur les moyens d'y accéder. Ils ne mentionnaient pas l'Errance. Ils posaient des questions sur les rêves qu'on fait là-haut.

  • Des voyageurs qui ont utilisé les passages vers La Chênaie racontent que le chemin traverse une section où les arbres de la forêt commencent avant que les montagnes finissent, comme si la forêt poussait dans la roche. Ceux qui l'ont vu disent que c'est beau. Ceux qui ne l'ont pas vu disent que c'est impossible.

  • Une des tribus lézards aurait trouvé un fragment de métal dans une zone de vestiges qu'elles évitent normalement. Le fragment n'était pas rouillé. Il ne ressemblait pas aux autres fragments épars sur le plateau. La tribu l'a reposé exactement là où elle l'avait trouvé et a modifié son circuit pour ne plus passer par là.