Générique
La Mue
À intervalles irréguliers, la Chair Éternelle se déplace contre ses appuis et se défait de pans de tissu. Sous le sanctuaire, les équipes reprennent les étais pendant que le corps bouge ; dans la Cour des Relèves, les proches attendent, cuisinent et réclament des nouvelles.
Dans la Cour des Relèves, on reconnaît une Mue aux tables de cuisine sorties avant le jour. Des marmites occupent les tréteaux où l'on décharge d'ordinaire les fournitures. Les familles arrivent avec du pain, des vêtements secs et ce qu'elles ont pu obtenir comme nouvelles. En dessous, la Chair Éternelle épaissit autour de ses attaches. Une passerelle jusque-là dégagée frotte contre un repli de chair ; un appui se soulève. Les ouvriers doivent déplacer leur matériel pendant que le corps continue de bouger.
Les premiers frottements
La Mue ne revient pas à date fixe. Une conduite qui cogne, une bande de tissu devenue trop étroite ou une plaque qui se déforme peuvent annoncer le changement. Les équipes comparent ces signes aux observations des relèves précédentes. Elles se trompent parfois : une fuite ordinaire peut mobiliser des hommes pour rien, et un déplacement commencé dans une chambre peut gagner la suivante avant que les réserves soient prêtes.
Les prêtres suspendent les offices dans les galeries concernées. Les bancs sont retirés pour laisser passer les chariots. Des fidèles protestent quand une cérémonie attendue doit être reportée ; d'autres proposent leurs bras pour descendre les caisses. Les ouvriers refusent les volontaires qui ignorent les lieux. Une personne supplémentaire, sans tâche précise, peut obstruer le seul passage par lequel évacuer un blessé.
La chambre des Étais
Dans la chambre des Étais, des supports de bois et de métal maintiennent une partie du corps entre deux murs anciens. Les étais ne restent pas immobiles pendant la Mue : les semelles glissent, les cales s'écrasent, les assemblages prennent du jeu. Un ouvrier surveille le déplacement tandis qu'un autre reprend l'appui voisin. On ne retire une pièce qu'après avoir reporté sa charge. La chair chaude se tend contre les brides, puis se relâche assez pour laisser sortir une barre tordue.
Le travail exige des pièces de plusieurs tailles, des linges propres, de l'eau et des gens capables de se remplacer. Les réserves s'épuisent. Une livraison de bois trop humide ne remplace pas les cales préparées ; une bride prévue pour une ancienne réparation peut blesser le tissu nouvellement épaissi. Les responsables choisissent entre ouvrir une caisse gardée pour une autre chambre et prolonger une réparation provisoire. Leurs décisions engagent les équipes qui devront revenir au même endroit.
Il arrive qu'une surface se détache en larges plis encore humides. Les ouvriers la soutiennent sur une toile avant de la descendre dans un bac. Certains fragments se contractent après leur séparation. Ils sont mis à part pour examen ; les énormes pans qui quittent ensuite le sanctuaire voyagent dans des chariots couverts. Parmi les fragments conservés, certains deviennent des reliques vivantes.
Attendre une relève
Dans la cour, les familles demandent quels noms sont remontés. Un tableau indique les équipes entrées et celles qui ont été remplacées. Les heures prévues sont corrigées à la craie ; un retard sans explication attire bientôt des proches devant la porte de service. Les gardes peuvent les repousser, mais doivent alors traverser leurs rangs pour laisser passer les repas.
Les cuisines réunissent des personnes qui se croisent rarement aux offices. On partage une recette, on reprend la manche d'un manteau, on apprend à un enfant à jouer aux cartes sans gêner le passage. Ceux qui disposent d'une chambre proche y font dormir les parents venus de loin. Cette hospitalité a ses limites : le combustible se paie, et les proches restés dans la cour manquent parfois une journée de travail rémunéré.
Ce qui reste après
Lorsque les déplacements cessent, il faut encore inspecter les appuis, laver les passages et refaire les pansements. Les offices reprennent avant que toutes les familles aient récupéré leur sommeil. Un mariage remis pendant la Mue peut réunir, quelques semaines plus tard, les mêmes personnes autour de tables enfin débarrassées des marmites de service.
On désigne alors cette Mue par ce qui l'a accompagnée : une naissance dans un logement de la cour, un accident à la descente des bacs, une livraison arrivée à temps. Ces souvenirs diffèrent selon les familles. Les prêtres en retiennent d'autres pour leurs sermons. Les ouvriers, eux, demandent que les nouvelles pièces restent inscrites aux inventaires : à la prochaine Mue, quelqu'un devra savoir ce qui tient derrière les plaques refermées.
Ne lui descendez plus de chemise propre, il en a deux. Ce que je voudrais savoir, c’est quand on le remplace ; sur le tableau, son heure a déjà été effacée.