Culture
Le culte de la Chair Éternelle
Sous un sanctuaire proche de Mérance, des équipes entretiennent le corps de chair et de métal que les fidèles nomment la Chair Éternelle. Ses rejets contribuent à protéger la région du soleil. La foi s'exprime dans les offices, les soins et les désaccords sur ce que l'entretien permet d'exiger des vivants.
Les fidèles de la Chair Éternelle vénèrent un corps immense où la chair et le métal ont poussé ensemble. Il s'étend sous un sanctuaire, d'une chambre à l'autre. Des tissus chauds se contractent contre des enveloppes rivetées ; des tendons tirent sur des chaînes. Aucun des ouvriers qui l'entretiennent n'en a vu la totalité.
Entretenir la divinité
Les pompes, les étais et les passerelles ont été repris au fil des générations. Des conduites neuves traversent des maçonneries humides. Sous les plaques de fonte, il faut nettoyer les replis de chair, changer les linges et recueillir les écoulements. Le combustible, l'eau et les pièces arrivent par les cours de service. Les déchets en repartent dans des chariots couverts.
La Prélature enseigne que ce travail perpétue la vie divine. Les grandes familles paient des réparations et font graver leur nom sur les pièces de remplacement. Elles assistent aux offices depuis des galeries propres, à distance des fosses. En dessous, les équipes travaillent dans la chaleur, avec des tabliers lourds de graisse et d'humidité. Une main blessée peut coûter sa place à un ouvrier, même après des années de service.
Les rejets du corps contribuent au maintien du ciel sombre qui protège la région du soleil. La Prélature dirige les institutions chargées de cette protection. Même les nobles doivent obtenir sa reconnaissance et se soumettre à ses obligations. Des ouvriers qui détestent un prélat prient pourtant pour que l'entretien continue : leurs enfants vivent sous le même ciel.
À intervalles irréguliers, la Mue déplace ces appuis et détache de larges pans de tissu. Les offices s'interrompent pendant que les équipes reprennent les étais. Dans la Cour des Relèves, les cuisines restent ouvertes, les proches attendent les noms de ceux qui remontent et les chariots apportent les pièces manquantes.
Le devoir et le repos
Pour les prêtres qui dirigent l'entretien, chaque fidèle a un service à accomplir. Certains patrons reprennent cet enseignement pour exiger l'obéissance dans leurs propres ateliers. Au sanctuaire, ceux qui attribuent les postes décident aussi des salaires et de l'attribution des logements. Contester une affectation dangereuse peut obliger toute une famille à partir.
Des assemblées de travailleurs défendent une autre lecture : prendre soin de la divinité oblige aussi à soigner les corps qui l'entretiennent. Elles rassemblent de quoi panser les blessures, préparent des repas et trouvent des remplaçants pour les malades. Leur aide dépend des cotisations et du temps que chacun peut donner. Elles accueillent des fidèles des deux peuples, sans pouvoir les soustraire à toutes les exclusions du dehors.
Beaucoup espèrent trouver le repos après la mort. Les sermons le promettent à ceux qui auront accompli leur devoir. Dans les assemblées, on demande aussi du repos pour les vivants.
Les gestes de la foi
Après une relève, des ouvriers se lavent mutuellement les mains et pansent les blessures avant la prière. Le linge est lavé, repris et réutilisé. Lorsqu'une réparation se prolonge, des proches veillent à proximité, apportent de la nourriture et cherchent une équipe de relève.
Pour certaines funérailles, un outil brisé est déposé près du cercueil pendant la veillée. Les proches le transmettent ensuite ou l'inhument selon les souhaits du défunt. D'autres familles conservent leurs propres usages. L'appartenance au culte n'impose pas une cérémonie identique à tous.
Certains fragments retirés du corps restent chauds et se contractent quelque temps. Des maisons et des assemblées les reçoivent comme reliques vivantes, dans des supports ajustés à leur forme. Changer les bandes, laver les cuvettes et assurer les permanences occupe des personnes dont le travail disparaît souvent derrière le nom du donateur. Ailleurs, ces soins s'accompagnent de repas partagés et d'une aide aux fidèles isolés. Les guérisons prêtées aux fragments restent des récits de dévotion.
Une présence disputée
Des gémissements parcourent les chambres du sanctuaire. Certains visiteurs disent y reconnaître des mots. Les prêtres les interprètent, mais les ouvriers qui connaissent les conduites ne s'accordent pas toujours avec eux, ni entre eux.
Des croyants pourchassés par les gardes du sanctuaire soutiennent que la machine retient une divinité souffrante. Ils voudraient la délivrer. Ils se divisent pourtant sur ce qu'il faudrait faire : ouvrir les chambres interdites, comprendre ce qui relie les organes aux mécanismes, ou interrompre une partie de l'entretien. Ceux qui travaillent auprès du corps savent qu'arrêter une pompe peut aggraver une blessure. Il faut aussi préserver la protection dont dépend la population. Le désaccord porte jusque sur le sens du mot « délivrer ».
Passer par la cour
Le sanctuaire se rejoint depuis Mérance par une route de service. Les livraisons entrent dans la Cour des Relèves, où Berthe Lormet sert les équipes et renseigne les proches. Le père Aubin Tessier peut interrompre un office pour laisser passer une réparation ; il ne commande pas l'ouverture de toutes les chambres. Dans la chambre des Étais, Solange Veyre vérifie les appuis et la rampe. Irène Caillet note les plaintes qu'elle entend pendant son travail aux linges. Irène voudrait accéder à une chambre voisine ; Solange demande des observations supplémentaires avant de modifier le travail. Aubin doit leur ménager un passage sans gêner les évacuations.
Avant la prière, aidez-moi à refaire sa bande. Il dit qu’il peut attendre, mais il n’ose plus plier les doigts, et personne n’a encore trouvé qui le remplacera demain.