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Culture

Le repas des vivants

Dans certains foyers cendrés, parents et amis se réunissent pour fêter l’un des leurs de son vivant. Chacun apporte un plat, une chanson ou un objet lié à un souvenir partagé. La coutume s’est répandue dans des familles qui connaissaient la Reprise ; elle accompagne aussi les anniversaires et les retrouvailles.

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Dans une cour de Fontenac, on descend les tables avant que les équipes du soir partent travailler. Les bancs viennent de trois cuisines ; les assiettes ne sont pas assorties. La femme cendrée qui reçoit a prévenu qu’elle ne voulait ni discours ni betteraves. Son frère apporte pourtant les betteraves de leur enfance. Sa fille adoptive les pose au bout de la table et garde devant sa mère le plat de haricots qu’elles ont appris à préparer ensemble.

Cette réunion est un repas des vivants. Certains foyers cendrés ont pris l’habitude de se retrouver ainsi autour de la vie de celui ou celle qui les reçoit. Chacun vient avec quelque chose qui appartient à leur histoire commune : une réparation promise, un mets, une chanson, le récit d’une sortie. Les amis et les enfants adoptés y ont la même place que les parents de sang.

Ce qu’on apporte

L’objet peut être très modeste. Un voisin revient avec le moulin à café qu’il devait réparer depuis deux mois. Il le fait tourner devant tout le monde, puis reconnaît qu’il a oublié le café. Un enfant a remis des roues à une charrette de bois. La personne qui reçoit se rappelle qu’elle l’avait construite trop large pour les portes de l’appartement ; l’enfant tient à montrer qu’elle passe désormais entre les pieds du banc.

La fille adoptive a gardé la première recette de haricots sur un emballage. Les quantités ont changé à mesure qu’elles invitaient davantage de voisins. Son oncle voudrait y ajouter du vinaigre. Elle lui passe la bouteille une fois les assiettes servies.

Dans cette cour, on convient de ne rien acheter exprès. L’argent manque et les convives ne veulent pas transformer une invitation en dette. Ailleurs, un repas accompagne un anniversaire, une sortie d’apprentissage ou le retour d’un parent. Certaines maisons préfèrent réunir cinq personnes autour du fourneau plutôt que d’installer une table dehors. Il n’existe ni date commune ni ordre des plats.

Autour de la table

Une amie rappelle la journée de congé que leur hôtesse avait obtenue pour aller voir une troupe de passage. Elles n’avaient pas pu rester jusqu’à la fin du spectacle. L’hôtesse raconte la fin qu’elles avaient inventée en rentrant. Elle la préfère encore à celle que les voisins leur ont racontée ensuite.

Une invitée arrivée récemment a apporté un jeu de cartes. Elle fait de la place au bout de la table pendant que les autres bavardent. Quand la conversation revient sur un mariage rompu, l’hôtesse demande qu’on change de sujet. Sa fille lui sert des haricots et interroge le voisin sur son moulin.

On parle aussi des morts. Dans certaines maisons, une histoire d’ancêtre en appelle vite une autre. Quelqu’un finit par demander à la personne fêtée ce qu’elle prévoit pour l’année à venir.

Une invitation après la Reprise

Le nom du repas s’est répandu dans des familles qui connaissaient la Reprise et voulaient faire davantage de place aux vies présentes. Une réunion peut suivre une période difficile, quand la personne souhaite revoir ses proches. D’autres ont lieu sans qu’aucun convive ait connu de crise. Tous les Cendrés ne pratiquent pas cette coutume, et des humains y prennent part comme parents ou amis.

Le repas n’empêche pas une Reprise et ne remplace aucun soin. Certains refusent même cette appellation, trop liée à leurs yeux aux inquiétudes familiales ; ils invitent simplement à dîner.

Dans la cour, les premiers départs interrompent la partie de cartes. On remplit des gamelles pour les absents de l’équipe de nuit. Le frère repart avec ses betteraves, que deux voisins lui ont tout de même demandées. L’hôtesse garde le moulin réparé. Elle promet le café au prochain repas, à condition que quelqu’un pense cette fois à en apporter.

Servez-moi encore des haricots, j’ai le temps avant mon service. Et racontez la fin du spectacle, celle que vous aviez inventée en rentrant ; je ne l’ai jamais entendue entière.

— Un convive du repas, dans la cour de Fontenac