Espèce
Les Cendrés
Descendants de personnes ramenées à la vie par un ancien rite, les Cendrés sont nés vivants. Ils travaillent, fondent des familles et connaissent des restrictions liées à leur ascendance. La Reprise peut leur imposer des souvenirs ancestraux et faire déborder une mort ancienne parmi les vivants, sans que leur apparence permette de prévoir une crise.
Les Cendrés forment un peuple issu d’ancêtres ramenés à la vie par un rite funéraire aujourd’hui perdu. Les générations présentes sont nées vivantes. Elles ont reçu les traits de leurs ancêtres sans avoir elles-mêmes traversé la mort.
Le rite à l'origine des lignées
Les récits de famille décrivent une veillée auprès du corps, avant son inhumation. Des officiants déposaient des cendres sur le front et la poitrine du défunt, puis l'appelaient par son nom pendant que ses proches racontaient des souvenirs de sa vie. Ils cherchaient à le faire revenir dans son propre corps. Lorsqu'ils y parvenaient, le cœur recommençait à battre et la respiration reprenait. La personne revenue pouvait ensuite reprendre une vie auprès des siens et avoir des enfants.
Les premiers revenus avaient la peau grise, les iris pâles et une température corporelle plus basse. Leurs descendants ont hérité de ces traits, qui distinguent encore les Cendrés. Cette apparence remonte à un retour survenu dans la lignée, parfois bien des générations auparavant.
Le savoir qui permettait ces retours s’est perdu. Des familles en gardent le récit, parfois quelques gestes. Elles ne peuvent pas refaire ce que leurs ancêtres ont vécu : les cendres et l’appel du nom ne rendent pas, à eux seuls, la vie à un mort. Le souvenir d’un ancien retour ne leur permet pas de ramener leurs propres défunts.
Les anciens praticiens savaient aussi refermer les retours. Des récits attribuent la perte de ce savoir à la Veillée rompue, une cérémonie collective au cours de laquelle les voix auraient répondu avant les appels et depuis les mauvais corps. Les témoignages divergent. La disparition de praticiens, les enseignements interrompus, puis la destruction ou la saisie de documents ont dispersé ce qui restait des instructions. Les familles en ont parfois caché les dernières copies.
Ce que les descendants ont hérité
Les lignées se poursuivent par les naissances. Aucun rite ne donne vie à un enfant cendré ni ne le maintient en vie. Les Cendrés grandissent, peuvent avoir des enfants, vieillissent et meurent. Leurs proches doivent alors préparer les adieux et la sépulture, comme dans les autres familles de la région.
Leur température habituelle est plus basse que celle des humains. Une main froide peut appartenir à quelqu’un en bonne santé : le toucher seul ne permet de conclure ni à une maladie ni à un décès. Cette ascendance ne protège pas davantage des brûlures. Quand la couverture du ciel se déchire, les Cendrés doivent se mettre à l’abri comme leurs voisins.
Lorsque la Reprise survient
La Reprise peut atteindre n’importe quel Cendré, quel que soit son âge, son métier ou sa foi. Des souvenirs d’une autre vie envahissent le présent : on emploie un nom oublié, on trace une écriture jusque-là inconnue, on cherche un enfant mort avant sa propre naissance. Le timbre de la voix et les gestes changent. Certains épisodes passent et permettent de raconter ce qu’on a éprouvé ; d’autres laissent des lacunes, des habitudes étrangères ou la crainte d’une récidive.
Les crises les plus graves peuvent faire subir à ceux qui se trouvent à proximité les circonstances d’une mort ancestrale. De l’eau apparaît autour d’une personne qui revit une noyade, la pression d’une terre absente empêche de respirer, des liens et des blessures d’exécution marquent les corps. Ces débordements menacent la personne atteinte et les voisins des deux peuples. Les blessures demeurent après l’accalmie. D’autres épisodes n’entraînent aucune violence.
Aucune famille ne peut produire la preuve que ses descendants seront toujours épargnés. Une ascendance connue ne permet pas davantage de prédire qui sera atteint. La Reprise ne se transmet pas par le toucher ou le souffle ordinaire. On distingue donc le danger réel d’une crise, l’apparence habituelle d’une personne cendrée et les accusations qui circulent à son sujet.
On cherche parfois un praticien dès le premier changement de voix. Ailleurs, on garde le secret pour éviter une expulsion ou l’intervention de l’Office du Repos. Certains proches préparent les papiers familiaux ; d’autres refusent qu’on questionne le malade sur les morts. Une interruption peut apporter une accalmie sans assurer la guérison. Dans l’intervalle, il faut accompagner la personne, remplacer sa paie et lui laisser prendre part aux décisions qui la concernent.
Des familles et des métiers
Un métier s’apprend. Certains Cendrés travaillent dans les ateliers ou les services funéraires ; d’autres cherchent un apprentissage ou souhaitent quitter l’emploi de leurs parents. Leur origine ne leur enseigne pas la médecine et ne leur permet pas de parler aux morts. La médiumnité exige une formation particulière.
À Brévannes, les Delmas tiennent un atelier de mécanique de précision. Agnès supervise les réparations difficiles, Marius s’occupe des contrats et des salaires. Lise répare du matériel sonore ; elle voudrait travailler avec un exploitant de cinéma itinérant. Chacun a ses projets et ses responsabilités. L’atelier emploie des humains et des Cendrés, et les décisions salariales de la famille peuvent léser des apprentis des deux peuples.
Pourquoi leur origine suscite des préjugés
Pour certains habitants, les anciens retours ont transgressé l’ordre religieux : les morts auraient dû recevoir une sépulture et quitter la société des vivants. Ils condamnent aussi les descendants. À les entendre, on hériterait d’une faute en naissant dans ces familles, même plusieurs générations après le retour.
La peau grise et les iris pâles rendent l’ascendance visible. Une main froide peut aussi être prise pour le signe d’une mort qui demeurerait dans la famille. Certains accusent alors les Cendrés d’attirer maladies ou malheurs. Ces accusations de malheur contagieux ne reposent sur aucun fait établi. La Reprise constitue une affliction réelle ; elle ne fait pas de chaque Cendré une menace et ne fait pas de leur ascendance une faute. L’accusation peut pourtant suffire à fermer la porte d’un voisin ou à faire refuser une union.
À Mérance, des responsables paroissiaux qualifient les anciens retours de profanation. Ils s’en prévalent pour refuser aux descendants une sépulture en terre consacrée. D’autres croyants les contestent et reconnaissent aux Cendrés la même place qu’aux autres vivants. Une même appartenance religieuse peut ainsi s’accompagner d’attitudes différentes à leur égard.
Des responsables invoquent désormais les débordements pour défendre ces exclusions anciennes. Des familles éprouvées demandent au contraire des secours qui n’exigent ni l’effacement de leur histoire ni l’abandon d’un proche. Elles peuvent craindre une nouvelle crise et contester le traitement imposé par l’Office dans la même démarche.
L'exclusion à Mérance
À Mérance, les autorités restreignent la résidence des Cendrés, leurs déplacements, la reconnaissance de leurs témoignages et leur inhumation en terre consacrée. Des institutions ont pourtant besoin de leurs compétences et les emploient. Un patron peut accorder une protection limitée ; elle ne met pas son salarié sur un pied d’égalité avec un humain dont les démarches ne rencontrent pas ces obstacles. Un salarié peut craindre de perdre cet appui en quittant son poste. L’employeur tire alors parti du préjugé, même lorsqu’il connaît le savoir-faire et la fiabilité de la personne qu’il emploie.
Pour ces habitants nés vivants, les restrictions liées à leur ascendance peuvent compliquer la recherche d’un logement, un déplacement pour le travail ou l’organisation d’une sépulture.
Ailleurs, les usages diffèrent. Le cimetière municipal de Fontenac accueille les deux peuples, tandis que l’accès à certaines concessions paroissiales reste contesté. Une place obtenue, il faut encore payer le transport, le cercueil et la sépulture. Être admis au cimetière ne suffit pas à rendre les funérailles abordables.
Des choix personnels
Tous les Cendrés n’ont pas les mêmes moyens. Les uns possèdent un atelier ; les autres vivent d’une paie ou dans un logement fourni par leur employeur. Ils peuvent défendre l’institution qui soigne un proche, réclamer un changement ou chercher à partir. L’ascendance commune ne suffit à garantir ni l’accord ni la confiance.
Certaines familles transmettent avec soin les récits des premiers retours. D’autres font davantage de place aux projets présents. Cette ascendance n’impose ni religion ni métier. Avec des voisins humains, on travaille, on partage un repas, on défend une demande ou l’on conteste une retenue de salaire. Chacun a ses proches, ses convictions et ses intérêts ; c’est entre ces personnes que se nouent les relations.
Le matériel sonore me plaît. Avec un cinéma itinérant, je pourrais travailler et voir autre chose que l’atelier ; il reste à trouver un exploitant qui ait besoin de moi.