Culture
Les fleurs sous les lampes
Dans de petites chambres de culture, des fleurs pâles s'ouvrent sous des lampes ordinaires. Leur parfum accompagne les visites, les bals et les veillées. Chaque floraison demande du combustible, de l'eau et du travail ; offrir des fleurs fraîches reste une dépense, parfois partagée par tout un voisinage.
Le jour d'une floraison, on entre dans la chambre de culture en laissant son manteau près de la porte. La chaleur y retient les parfums. Sous les lampes, des pots reposent sur des planches protégées par des plaques de récupération ; des gouttes ont marqué le bois autour des soucoupes. La personne qui s'en occupe soulève une feuille, vérifie la terre et tourne un pot vers la lumière. Avant de couper une tige, elle demande pour qui les fleurs ont été réservées.
Trouver de la lumière
Les serres qui nourrissent la région passent avant les fleurs dans bien des budgets. Quelques producteurs réservent pourtant une tablette aux commandes de cérémonie. Des familles cultivent un pot à côté d'autres plantes ; des assemblées entretiennent une petite pièce dont elles partagent les frais. À Ormeval, les achats de combustible mettent les cultures d'agrément en concurrence avec le chauffage et les besoins des ateliers.
Les lampes sont ordinaires. Selon l'installation, elles fonctionnent à l'électricité ou au combustible, et demandent des soins différents. Une vitre noircie réduit la lumière ; un appareil trop près des feuilles les abîme. Il faut payer l'éclairage, porter l'eau, renouveler la terre et retirer les plants malades. Les boutures voyagent dans des boîtes calées avec du papier. Un retard de train peut suffire à gâter la commande attendue pour un mariage.
Les clochettes de lait
Les clochettes de lait portent, le long d'une tige penchée, plusieurs petites corolles ivoire dont l'ouverture regarde le sol. Leur parfum rappelle le miel chaud. La floraison est brève, mais toutes les clochettes d'un même pot ne s'ouvrent pas ensemble. Les cultivateurs surveillent les boutons pour proposer une plante qui fleurira pendant la visite promise.
On offre volontiers le pot plutôt qu'un bouquet. Deux personnes qui se fréquentent peuvent le garder à tour de rôle, à condition de disposer chacune d'une lampe et de quelqu'un pour l'arroser en leur absence. La plante oblige ainsi à convenir d'une prochaine visite. Le geste n'a rien d'obligatoire : recevoir un pot dont on ne peut payer l'entretien peut embarrasser davantage qu'une petite attention moins coûteuse.
Les éventails de craie
Plus larges, presque plats, les éventails de craie ouvrent des pétales plissés autour d'un cœur crème. Leur odeur poivrée se remarque surtout lorsqu'on les rassemble. Une seule tige suffit à garnir le revers d'une veste ; plusieurs forment une rangée claire au bord d'une scène sombre.
À Fontenac, des amateurs de théâtre réservent des pots et rapprochent la représentation de la floraison attendue. La date indiquée sur les billets reste fixe, mais la dernière répétition peut se tenir devant des boutons fermés. Les décorateurs prévoient alors du papier découpé. Quand les fleurs arrivent à temps, les interprètes se partagent les tiges après le spectacle ou les portent à la personne qui leur a prêté les costumes. Le public voit les fleurs une soirée ; leur entretien a occupé quelqu'un pendant des semaines.
Les perles de veille
Les perles de veille forment des grappes serrées de petites fleurs rondes, blanches avec une nuance verdâtre. Leur parfum frais persiste dans une pièce après le retrait du pot. Les tiges sont courtes et cassantes : on transporte la plante entière dans un panier, puis on la pose sur une table où personne n'accrochera ses branches.
Certaines familles en apportent aux veillées funèbres. D'autres en gardent pour une naissance ou pour le retour d'une personne longtemps absente. Elles ne sont donc pas réservées au deuil. À la Foire des ateliers de Brévannes, un pot en fleur peut attirer autant de visiteurs qu'une pièce compliquée : on se penche pour respirer, puis l'on compare le prix avec ce que l'on a gardé pour le bal.
Partager une floraison
Une chambre commune attribue parfois ses fleurs par avance : un pot pour un mariage, quelques tiges pour une veillée, le reste pour une soirée ouverte aux voisins. Si plusieurs demandes tombent ensemble, les personnes qui ont payé et celles qui ont assuré l'arrosage n'estiment pas toujours avoir les mêmes droits. Un registre de réservations évite certains oublis, sans résoudre la querelle entre une promesse ancienne et un besoin imprévu.
Il arrive aussi que l'on invite simplement les voisins lorsque les fleurs s'ouvrent. Un pot prêté peut garnir la table d'un repas des vivants avant de retourner sous sa lampe. Dans la chambre de culture, chacun apporte un siège ou une tasse ; les pots restent sur leurs planches, à l'abri des coudes. On prend le temps de regarder les fleurs avant qu'elles fanent. Le lendemain, il faudra nettoyer les soucoupes et compter ce qui reste de combustible pour les nouvelles pousses.
Les éventails sont encore fermés. Nous avons découpé les fleurs de papier pour ce soir ; si les vraies s’ouvrent demain, on invitera les couturières à venir les voir.